1998 : Article sur AA et Al-Anon au Liban

Publié le par kreizker

in "L'Orient-Le Jour" (Liban), 10 Août 1998

Ils se retrouvent une fois par semaine pour vaincre l'isolement, la honte et l'exclusion Alcooliques Anonymes : l'espoir au bout du chemin

Ils n’ont pas besoin de parler pour qu’on sente qu’ils ont un problème. Amertume, révolte ou accablement, ils ont souvent touché le fond, mais ils sont décidés à revivre et ils sont aidés par ces rassurantes fraternités que constituent les associations «Alcooliques Anonymes (A.A.)» et «Al-Anon».

Car, ils l’ont appris au fil de leurs rencontres, l’alcoolisme est une maladie et, qu’ils en soient atteints ou qu’un de leurs proches en souffre, ils essaient malgré tout de s’en sortir, à travers le partage, l’échange et l’amitié. Et l’espoir peut être au bout du chemin... Ils se retrouvent en principe une fois par semaine, les alcooliques dans une salle, les parents et amis dans une autre, à discuter chacun de son côté, à échanger les expériences et à essayer de suivre les «12 étapes du rétablissement» telles que prévues par «A.A». (*) Ils savent bien, hélas, qu’au bout du compte, il n’y a de guérison que si le malade s’en tient à une sobriété totale, car lorsqu’il atteint une de ses proies, l’alcool ne la lâche plus. Mais au moins, ensemble, ils essaient de prolonger les répits et surtout de vaincre l’isolement, la honte et l’exclusion.

La création d’une filière «A.A» au Liban est une grande première, car dans ce pays, on considère plus souvent l’alcoolisme comme un vice, et l’alcoolique comme un bon à rien ou un lâche. Mais surtout, on cherche à le cacher, comme un personnage honteux et le symbole d’un échec, qu’on préfère oublier. Car, si généralement, l’alcoolisme est considéré comme un moindre mal en comparaison à la drogue ou aux autres maladies, pour ceux qui le vivent ou qui en subissent les conséquences, c’est une épreuve terrible dont on ne peut sortir indemne. Il faut avoir eu un alcoolique dans sa famille pour comprendre l’étendue du sentiment de culpabilité qu’on peut alors éprouver et il faut avoir soi-même souffert du besoin d’alcool pour mesurer l’étendue de l’isolement dont on souffre alors, à vouloir sans cesse «boire un dernier verre» et à le cacher à son entourage...

C’est une histoire de ce genre, une de ces misères au quotidien qui vous tombe dessus sans que vous y soyez préparé, qui est à l’origine de la création d’une association des «A.A». et de son corollaire «Al-Anon» au Liban. Entre confidence et méfiance M.R. a du mal à raconter son histoire, comme s’il était convaincu d’avance que seuls ceux qui sont touchés par ce drame peuvent le comprendre. Oscillant sans cesse entre la confidence et la méfiance, il finit par dévoiler les raisons qui les ont poussés, son épouse et lui, à prendre l’initiative de créer une antenne d’A.A à Beyrouth.

«Mon fils, dit-il, est alcoolique depuis l’âge de 23 ans. Au début, je ne me rendais pas compte qu’il était atteint de cette maladie. Je croyais simplement qu’il forçait seulement certains soirs sur la bouteille. C’est plutôt mon épouse qui a compris avant moi. D’autant que les scènes de violence se multipliaient..». Du sentiment de rejet, de l’immense culpabilité et de la colère qu’éprouve un père à voir son fils s’autodétruire de la sorte, en lui lançant souvent à la figure des mots cruels, terribles, M.R. ne parle pas volontiers. Mais tout cela est présent dans ces silences. Comme lui et sa famille se trouvaient alors en Europe, à cause da la guerre au Liban, leur fils a pu être envoyé dans un centre spécialisé dans les cures de désintoxication. (Un tel centre n’existe malheureusement pas au Liban, où les cures se font dans un hôpital ordinaire et, une fois la cure achevée, il n’y a pas de suivi...).

C’est à ce moment que son épouse a eu vent de l’existence de l’association des «A.A». Son fils a commencé à en faire partie, il se rendait d’ailleurs aux réunions directement à partir du centre de désintoxication. L’épouse a ensuite réussi à convaincre M.R. de se rendre avec elle aux réunions d’«Al-Anon» consacrées aux proches et amis des alcooliques. «Mon premier sentiment a été le soulagement, affirme M.R. Car la première chose qu’on découvre est qu’on n’est pas responsable de la maladie de son enfant ou proche parent. On se déculpabilise ainsi». Ce qui est essentiel pour pouvoir aider l’alcoolique. «Ensuite, ajoute M.R., on est triste, car l’alcoolisme est une maladie impossible à guérir, si on ne décide pas d’être sobre. Enfin, on apprend à faire face à ce problème, tout en essayant d’aider le malade».

Problèmes psychologiques On ne saurait trop dire, en effet, à quel point une réaction négative ou violente peut être néfaste à l’alcoolique. Selon la théorie d’«A.A», ce dernier est un malade, qui a des problèmes physiques, psychologiques et spirituels. Sur le plan physique, certains spécialistes affirment qu’il existe des gênes spéciaux qui poussent l’alcoolique à ne pas pouvoir s’arrêter. Sur le plan psychologique, l’alcoolique a des problèmes avec sa famille et ses proches et il a besoin de l’alcool «pour avoir confiance en lui-même et se sentir à l’aise avec les autres». Enfin, sur le plan spirituel, il souffre d’un manque de valeurs et de points de repère. Pour lui, la vie n’a pas de sens... C’est pourquoi, une cure de désintoxication peut nettoyer le corps de toute trace d’alcool, mais elle ne peut résoudre les problèmes psychologiques et spirituels du malade. Rendu à la société, à ses proches, à ses problèmes et à son isolement, le malade fait rapidement des rechutes.

C’est là qu’intervient «Alcooliques Anonymes», dont l’objectif est d’aider le malade à faire face à sa situation et de lui faire comprendre qu’il n’est plus seul. A condition bien sûr qu’il accepte d’en devenir membre et surtout qu’il prenne la décision de guérir.

Rentrés au Liban après la fin de la guerre, M.R. et sa famille ont senti qu’A. A leur manquait. Ils ont écrit au siège principal de l’association au Canada et ont obtenu l’autorisation de créer une antenne à Beyrouth. Grâce à eux, le Liban est devenu l’un des 134 pays abritant des groupes A. A. avec quelque 2.100.000 membres dans le monde. Le principe en est simple: il s’agit de s’entraider pour rester sobres. Comme les membres d’A.A. sont eux-mêmes des alcooliques (en période de sobriété ou non), ils ont entre eux, une compréhension mutuelle particulière et ils peuvent s’aider réciproquement à se rétablir, suivant le principe lancé par les fondateurs américains de l’association en 1935. Il ne s’agit nullement de se promettre de ne plus boire, mais «de s’éloigner du premier verre, une journée à la fois». Les A. A concentrent ainsi leurs efforts à ne pas boire une seule journée, tout en essayant «de mettre de l’ordre dans leurs pensées confuses» et dans leur approche de leur entourage. Des ouvrages sont là pour les aider, qui leur donnent au jour le jour, tout au long de l’année, une pensée qui leur permet de tenir et de comprendre la dimension spirituelle de leur vie.

C’est là qu’interviennent «les 12 étapes de rétablissement», selon l’expression qui figure dans les ouvrages d’A.A. Celles-ci consistent essentiellement, pour le nouveau membre de l’association, à reconnaître la réalité du mal et son impuissance devant l’alcool, à croire en «une Puissance supérieure capable de le rendre à la raison», à décider de confier sa vie à Dieu, à procéder à un inventaire moral de sa vie et de ses problèmes, à avouer la nature exacte de ses torts envers les autres, à dresser humblement une liste des personnes lésées par son comportement, à réparer ses torts envers elles, à poursuivre l’inventaire personnel, à chercher à améliorer son contact avec Dieu par la prière et la méditation et à atteindre un réveil spirituel, en se promettant de transmettre ce message à d’autres et de mettre en pratique ces principes dans tous les domaines de la vie.

Le rôle des parents

En même temps, les parents et proches de l’alcoolique se réunissent à leur tour dans le cadre d’«Al-Anon», car leur attitude peut être d’un grand secours pour aider le malade à se rétablir. «Les parents doivent apprendre à vivre avec le problème de leur enfant, en essayant d’atteindre un certain détachement et essayer de le laisser vivre, en respectant sa volonté», précise M.R. Ce qui n’est certes pas facile, car les proches ont toujours tendance à vouloir empêcher le malade de boire. Et on imagine aisément combien il doit être dur de laisser son enfant s’adonner à la boisson. «Mais c’est cela le véritable amour, déclare Mme E: respecter le désir de l’autre, même si l’on sait que c’est un gâchis. Car, de toute façon, on ne peut jamais empêcher quelqu’un de boire ou de faire des gaffes. Il trouvera toujours un moyen pour se procurer de l’alcool ou pour agir..». La solution? «S ’entraider, répond Mme E. Sortir de soi, s’en remettre à Dieu (la Puissance supérieure comme disent les A.A, par respect pour toutes les religions) et se tourner vers les autres, pour éviter les mauvais comportements». Partager son drame, essayer de s’en sortir en réfléchissant ensemble et surtout ne plus avoir ce sentiment d’isolement, c’est cela l’objectif d’A.A. qui, comme son nom l’indique, tient à respecter l’anonymat de ses membres.

C’est essentiel au Liban et ailleurs, pour éviter une publicité douteuse ou préserver la dignité des malades et de leurs proches. Unis dans leur malheur, mais gardant chacun son intimité, les membres d’A.A et d’Al-Anon se sont donc créé une nouvelle fraternité, une famille où l’on n’a plus besoin de porter des gants, de «paraître», ou de «cacher»; une famille où l’on est accepté avec ses failles, parce que celles-ci sont communes. D’ailleurs, de leur propre aveu, de nombreux membres d’A.A et d’Al-Anon se sont découvert, depuis leur malheur, une grande spiritualité.

Grâce à ces associations, ils ont réappris à vivre, en acceptant l’épreuve, mais aussi en luttant pour la guérison. Ainsi, le fardeau est moins lourd à porter...

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