" Quand on a un gamin de 14 ans qui rentre ivre mort... "

Publié le par kreizker

in "La Nouvelle République" (France), 9 septembre 2015

Hiver comme été, les Alcooliques anonymes se réunissent à Romorantin. C’est dans le groupe qu’ils disent puiser la force de leur rétablissement. Reportage.

Mercredi, 20 h, pas un chat aux abords de la place de la Paix. Mais le Centre administratif, lui, commence à se réveiller. La réunion des Alcooliques Anonymes de Romorantin ne prend jamais de vacances. Ils sont quatorze – sur 25 au plus fort de l'année – à avoir pris place dans une salle du rez-de-chaussée.

Gobelets de café et bonbons circulent chaleureusement, de même que la bise d'usage, à chaque nouvelle arrivée. « Bonjour, je m'appelle Paul (*) et je n'ai pas consommé aujourd'hui ». Ce soir, c'est lui qui lira les douze étapes et traditions du groupe qu'il a rejoint voilà maintenant cinq ans. Tous, ont dressé la liste des personnes qu'ils ont pu léser ou faire souffrir au plus fort de leur alcoolisation. « Faire amende honorable » est la 8e des 12 étapes qu'ils se sont fixées pour objectif.
Lorsqu'il prend la parole, Martin n'y va pas par quatre chemins : « Moi, la 8eétape j'en suis bien loin, j'en suis encore à la première étape. Mais j'ai dû les léser pas mal mes parents parce que quand on a un gamin de 14 ans qui rentre ivre mort… » Les phrases sortent par vagues, comme autant d'urgences sur le chemin du rétablissement de Martin. Il raconte, « le cancer de maman », l'envie de « tout faire, ce qui est bon pour elle ». C'est décidé, il va aller la voir avec son fils : « ça lui fera plaisir ». Le dernier mot flotte encore dans la salle lorsque Nathalie se lève pour parler. C'est la première fois qu'elle prend la parole depuis qu'elle a passé la porte des Alcooliques Anonymes. Trois mois de silence et puis l'annonce de son cancer de l'utérus. « J'aurais pu replonger, mais ma tête m'a dit non, je suis fière de moi », explique-t-elle entre deux sanglots.

" Quand on a un gamin de 14 ans qui rentre ivre mort... "

" Je choisissais mes amis en fonction du litrage que j'allais en tirer "

Ce soir, Nathalie a « besoin de vider (son) sac », de raconter aussi les coups, les violences de son ancien compagnon, « le sang partout, pendant 9 ans ». Elle veut tout dire ce soir. Mathieu, lui aussi, en a gros sur le cœur :« Ici, c'est le seul endroit où je peux m'exprimer ». La voix s'étouffe dans les pleurs. Celle de Nicolas est plus sereine. Il veut regarder le verre à moitié plein : « J'ai une belle vie, j'ai accepté la maladie ». 
Il n'en a pas toujours été ainsi : « Mes amis, je les choisissais en fonction du litrage que j'allais en tirer ». Le jeune homme se souvient surtout de cette nuit où il n'a pu couper le cordon de son nouveau né, « trop bourré ».
En bout de table, Jacques a le regard de l'homme apaisé, réconcilié avec son passé. Même avec ses filles, finalement, le temps a fait son œuvre. « Je n'étais pas sûr de pouvoir renouer avec elles, ça paraissait insurmontable. Mais au final, ça a été assez simple ». Il y a quelques nuits,Jean-Pierre a fait un rêve. « Il y avait un vieux bidon tout rouillé et j'étais persuadé que je trouverais de l'alcool dedans », raconte-t-il, sur un ton qu'il veut léger. La réalité, c'est « que l'alcool est toujours présent ». Et l'abstinence, une victoire, que les Alcooliques Anonymes partagent chaque semaine sans exception.

Les Alcooliques anonymes se réunissent chaque mercredi, à partir de 20 h, au Centre administratif, place de la Paix, à Romorantin.

(*) Tous les prénoms ont été changés.

Publié dans AA france

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