"Alcooliques Anonymes Les 12 étapes pour sortir de la dépendance"

Publié le par kreizker

in "Clés" (France)

Tout le monde a déjà entendu parler des Alcooliques Anonymes et de leur rare aptitude à vous libérer de la dépendance. Mais savez-vous comment leur méthode des Douze Étapes (aujourd'hui appliquée aux toxicomanes aussi bien qu'aux boulimiques) a vu le jour ? Cela se passait pendant sa crise de 1929, en pleine folie prohibitionniste. Écoutez l'histoire de Bill et de Bob...

Un congrès mondial sur la spiritualité qui se tenait à Chicago l'an dernier a qualifié le Programme des douze étapes de contribution majeure de l'Amérique à la spiritualité du XXe siècle”. Les États-Unis nous ont certes habitués à leur esprit novateur, mais qu'ils puissent offrir un “apport spirituel majeur” étonnera peut-être ceux pour qui spiritualité est (bien trop souvent) synonyme de “vent d'est” ou d'“Orient éternel”. Aujourd'hui, “Alcooliques Anonymes” et “Narcotiques Anonymes” confondus tiennent, dans le monde entier, plus de cent mille réunions par semaine - anonymes et gratuites !

Leur méthode est considérée dans de nombreux pays comme réellement efficace dans le rétablissement des alcooliques et des drogués, mais aussi des joueurs, des boulimiques, des obsédés sexuels, etc.

De nombreux “centres de désintoxication” utilisant la méthode des Douze Étapes existent aussi, depuis des années, aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Un tout premier de ces centres à ouvert en France en 1995. Les Anonymes traversent sans difficulté les barrières sociales, linguistiques, culturelles, confessionnelles. Dans leurs réseaux, s'entraident des stars d'Hollywood et des paysans du Middle-West, des bourgeois du XVIe arrondissement et des prolos de banlieue, des publicitaires chics et des toxicos de la zone. Du marin suédois au musicien andalou, du Palestinien à l'Israélien, tous partagent une même adhésion à ce programme des Douze Étapes, où il n'est pas seulement question de thérapie comportementale et émotionnelle, mais tout bonnement d'une nouvelle façon d'approcher spirituellement l'existence. Certainement aviez-vous déjà entendu parler des “Alcooliques Anonymes”, les célèbres A.A. Mais connaissez-vous l'origine de cette étonnante association ?

Les rencontres miraculeuses d'un homme remarquable

Les Douze Étapes furent rédigées au printemps 1938 par William Griffith Wilson, qui allait devenir l'anonyme Bill W. - que certains présentent comme le “Bouddha américain” et qui figure dans la liste des cent personnes les plus influentes de l'Amérique du XXe siècle. Ces fameuses “étapes” constituaient l'aboutissement d'une aventure humaine extraordinaire, vécue par un jeune et brillant courtier de Wall-Street qui cherchait à s'arracher de l'enfer de l'alcool.

Le trajet personnel de Bill W. est en lui-même une initiation : de la souffrance destructrice à la prise de conscience majeure qui définit “l'éveillé”. Dans sa recherche effrénée d'une solution pour arrêter de boire, Bill W. va faire des rencontres miraculeuses, bien que tout à fait fortuites (mais “hasard” est parfois le nom que prend Dieu pour garder l'anonymat). Ces rencontres sont de trois types : avec la spiritualité, avec l'autre (l'alcoolique), avec le groupe.

L'expérience spirituelle

BiIl W. a raconté son illumination dans de nombreux messages aux alcooliques. A l'automne 1933, il se retrouve au Towns Hospital de New-York pour une nouvelle cure de désintoxication. Le pays vit alors la pénible expérience de la prohibition qui, pour beaucoup d'alcooliques, représentera la période d'ivrognerie la plus intense des temps modernes. Bill n'échappe pas à la règle.

Dans cet hôpital, travaille le Dr Silkworth qui, pour la première fois, envisage de traiter l'alcoolisme comme une manifestation d'allergie. Pour les personnes atteintes par cette allergie, la consommation d'alcool, sous quelque forme que ce soit, est strictement exclue : “Une fois l'habitude créée, écrit-il on ne peut plus la briser. S'enchaîne alors la perte de confiance en soi et en l'humanité. Dès lors, les problèmes s'accumulent et deviennent étonnamment difficiles à résoudre”.

Pour la première fois, quelqu'un parlait de l'alcoolisme non pas comme d'un manque de volonté ou d'un défaut moral, mais comme d'une maladie reconnue. Ce discours frappe Bill W. à tel point qu'il fera de l'aveu d'impuissance de l'alcoolique devant l'alcool le fondement de la première des Douze Étapes, avec son corollaire : l'abstinence totale - car, comme disent les A.A. : “Pour nous, un verre c'est trop, mille jamais assez !”.

Mais cette première rencontre ne suffit pas à faire de Bill W. un abstinent. Une force qu'il décrit lui-même comme “une démence insidieuse” lui fait régulièrement reprendre ce premier verre, bientôt suivi de beaucoup d'autres, qui réenclanche le processus de terreur, de haine et de pensées suicidaires.

Une nouvelle fois, le voilà donc hospitalisé, dans un état de dépression chronique, proche de la folie. “L'obscurité terrifiante, écrira-t-il, était devenue complète.” L'absence totale de foi et d'espoir l'a amené à ce point de non-retour où l'humain seul ne peut que pousser ce cri désespéré : “S'il y a un dieu, qu'il se montre !”

Écoutons Bill nous décrire ce qui suivit son cri ultime : “Soudain, ma chambre s'enflamma d'une lumière blanche indescriptible. Je fus saisi d'une extase au-delà de toute description. Toute joie que j'avais connue n'était en rien comparable... Je me tenais au sommet d'une montagne où le vent soufflait puissamment. Un vent, non pas d'air, mais d'esprit. Alors surgit la pensée étincelante : tu es un homme libre. Je ne sais pas combien de temps je suis resté dans cet état, mais finalement, la lumière et l'extase s'effacèrent. Je vis à nouveau le mur de ma chambre. Comme je devenais plus calme, une grande paix m'envahit ; et ceci était accompagné d'une sensation difficile à décrire. Je devins intensément conscient d'une Présence qui ressemblait à un véritable océan de vie spirituelle”.

Certains pourront comparer la force et la beauté de ce récit à ce qu'on appelle aujourd'hui une expérience de mort imminente (E.M.I.). Quoi qu'il en soit, Bill Wilson, qui vient alors d'avoir trente-neuf ans, ne prendra plus jamais un autre verre. Mais le chemin qui va l'amener jusqu'à la fondation des “Alcooliques Anonymes” est encore long, chargé d'épreuves, de doutes et d'émerveillements.

L'identification

Une rencontre fut déterminante dans le rétablissement personnel de Bill W. et dans le processus qui devait l'amener à créer sa méthode : celle de Robert Holbrook Smith, plus connu comme l'anonyme “Docteur Bob”, chirurgien alcoolique et co-fondateur des A.A. Les circonstances de cette rencontre furent elles-mêmes assez extraordinaires, et il est difficile de ne pas y voir le signe d'une providence en action.

Bill W. avait été très impressionné par son illumination. Il se retrouva soudain convaincu qu'une “guérison de l'alcool” passait par une prise de conscience d'ordre spirituel. Cette impression fut renforcée par la lecture d'un livre de William James (un des pères fondateurs de la psychologie américaine), Les variétés de l'expérience religieuse. Comme Bill allait l'admettre plus tard, son caractère humanitaire s'allia alors à toute sa nouvelle spiritualité, pour former un composite tellement ambitieux qu'il aurait pu passer pour mégalo : “Je m'entendis très vite dire que j'allais régler le problème de tous le ivrognes du monde, quand bien même les chances de succès étaient restées quasi nulles depuis cinq mille ans”.

Mais dans le hall de l'hôtel May-flower (le nom du bateau des Pères fondateurs des États-Unis !), à Akron, petite ville du Middle-West, Bill W. fut de nouveau hanté par ses vieux démons. Ce qui le sauva de ce bar d'hôtel qui clignotait au fond du corridor et de ce nouveau terrible “premier verre”, ce fut cette idée toute simple : il lui fallait d'urgence parler avec un autre alcoolique.

Après plusieurs coups de téléphone, Bill obtint un rendez-vous avec un médecin, gravement alcoolique lui-même, qui lui dit n'avoir que quelques minutes à lui consacrer, tant sa “gueule de bois” ne pouvait s'accommoder d'un “raseur” de New-York, se présentant lui-même comme un “chasseur de rhum”. En fait, la rencontre dura une dizaine d'heures. Ce que les deux hommes s'y dirent est resté dans l'anonymat. Mais ce qu'il en est resté est capital : c'est l'identification d'un alcoolique à un autre, et la valeur thérapeutique sans égal d'une telle identification. Bill W. venait de rencontrer Dr Bob, l'homme qui allait l'aider à écrire les Douze Étapes et à fonder les A.A.

Le Groupe d'Oxford

Comme il le dira lui-même : “Je traversai alors une période où je prêchais les alcooliques, pensant qu'ils avaient besoin d'une expérience spirituelle spectaculaire, semblable à la mienne”. Le Dr Bob l'aida à corriger le tir, en lui montrant la nécessité de faire d'abord prendre conscience à l'alcoolique de son “besoin de l'autre malade alcoolique”. Bill fut aussi aidé par le Dr Silkworth, qui trouvait qu'il prêchait trop, et pensait qu'avant de parler d'“éveil spirituel” il convenait de parler d'alcoolisme et de dire que cette maladie vous condamnait à devenir fou ou à mourir. Venant d'un autre alcoolique, cet avertissement avait une chance de “fissurer les egos tenaces”. Plus tard, cette prise de conscience marquerait le passage entre la Première et la Seconde Étape. Pour Bill W., cela correspondait très précisément à son propre accès à la sobriété.

Son expérience spirituelle le rapprocha alors du groupe d'Oxford, une autre rencontre qui allait avoir une importance capitale - parce que cela le rapprochait du Dr Bob, membre de ce groupe, mais surtout parce que cela le mettait en contact avec cette idée, révolutionnaire à l'époque, d'un “groupe de soutien”, d'un groupe de parole et d'appartenance, essentiel pour rompre l'isolement et faciliter l'expression.

Créé dans les années vingt par un prêtre luthérien, le Dr Frank Buchman, le Groupe d'Oxford avait connu une certaine audience dans l'Amérique en crise. Les principes qui avaient présidé à sa création était un évangélisme adapté au monde moderne, faisant appel à des règles communes à toutes les religions et pouvant se résumer ainsi : “Peu de théologie, mais une honnêteté absolue, une pureté absolue, un désintéressement absolu et un amour absolu”. Avec comme résultat concret : l'aide, la chaleur humaine et la sensation de quitter l'indifférence que l'on pouvait ressentir dans les groupes classiques. Pourtant, le Groupe d'Oxford avait finalement échoué (notamment avec les alcooliques). L'examen des raisons de l'échec n'avait fait que confirmer Bill W. et le Dr Bob, dans cette idée que les groupes d'entraide devaient reposer sur l'identification à une problématique et une souffrance communes. Ce fut le fruit de l'expérience d'autres groupes, qui conduisit finalement Bill W. et le Dr Bob à fonder, à Akron, avec le succès que l'on sait, les premiers “groupes de partage” d'alcooliques s'aidant les uns les autres.

Les six Étapes deviennent douze

Tout était alors réuni pour passer à l'écriture des Douze Etapes dont le Dr Bob dirait un jour : “L'expérience allait nous montrer que ces Étapes étaient d'une importance capitale pour la sobriété. Or, nous arrivions à rester sobres. Donc nous devions déjà les avoir en nous... mais pas de façon précise et tangible”.

Bill et le Dr Bob commencèrent par un “programme de six Étapes”, qui résumait leurs expériences communes et reflétait toutes les influences venues du Groupe d'Oxford, des travaux de W. James et de K. Jung, ainsi que des précieuses collaborations de tous ceux qui avaient entouré Bill et le Dr Bob depuis qu'ils travaillaient ensemble. Mais ces derniers demeuraient insatisfaits. Une nouvelle fois, se manifesta une inspiration ou une “présence” supérieure : Bill W. allait en effet rédiger les Douze Étapes comme “guidé”. Allongé sur un lit, il écrivit d'un trait un premier brouillon, auquel il n'apporta pratiquement aucun changement. Lorsqu'il se relut, il nota : “Comptant les étapes, je m'aperçois qu'il y en a douze ! Chiffre hautement symbolique”.

Ces Douze Étapes (voir ci-dessous) n'ont pas changé depuis la fin des années trente. Elles ont été simplement transférées du problème de l'alcool à celui de la drogue, puis à la boulimie, au jeu, au sexe..., suivant que chacun identifiait son “impuissance devant les comportements destructeurs induits par la dépendance”.

Il ne faudrait pas s'imaginer que ces étapes peuvent se franchir facilement. En 1993,Nouvelles Clés avait publié un article sur le sujet (“La séropositivité a éveillé mon âme”, N °A 27). Une ex-héroïnomane y racontait comment les Anonymes l'avait arrachée à la drogue. Au bout de deux ans, elle en était seulement à la sixième étape. Une véritable initiation. Les thérapies officielles, elles, ne touchent que les niveaux les plus matériels. Un ex-alcoolique : “Le physique seul, c'est pas grave. La vraie tare était dans mon esprit. Autrefois, j'avais une allergie aux fraises. Mais je n'ai jamais eu besoin de “Mangeurs de fraise anonymes” !”

Les Douze Étapes 

1- Nous avons admis que nous étions impuissants devant l'alcool et que nos vies étaient devenues incontrôlables.

2- Nous en sommes venus à croire qu'une Puissance supérieure à nous-mêmes pourrait nous rendre la raison.

3- Nous avons décidé de confier nos volontés et nos vie aux soins de Dieu tel que nous le concevions.

4- Nous avons courageusement procédé à un minutieux inventaire moral de nous-mêmes.

5- Nous avons avoué à Dieu, à nous-mêmes et à un autre être humain la nature exacte de nos torts.

6- Nous étions totalement prêts à ce que Dieu éliminât nos défauts de caractère.

7- Nous Lui avons humblement demandé de faire disparaître nos déficiences.

8- Nous avons dressé la liste de toutes les personnes que nous avons lésées et avons résolu de leur faire amende honorable.

9- Nous avons personnellement réparé nos torts envers ces personnes, chaque fois que nous pouvions le faire, sans leur nuire, ou porter préjudice à d'autres.

10- Nous avons poursuivi notre inventaire personnel et promptement admis nos torts dès que nous les avons découverts.

11- Nous avons cherché par la prière et la méditation à améliorer notre contact conscient avec Dieu tel que nous le concevions, Le priant seulement de nous faire connaître sa Volonté et de nous donner la force de l'exécuter.

12- Grâce à ces étapes, nous avons connu un éveil spirituel ; nous avons essayé de transmettre ce message aux alcooliques et d'appliquer ces principes dans tous les domaines de notre vie.

À lire

Alcooliques Anonymes, Joseph Kessel, éd. Gallimard.

Ce livre regroupe la série d'articles publiés dans les années cinquante par Kessel, où il retrace l'histoire du mouvement aux États-Unis. Ces reportages sont à l'origine de la création des A.A. en France.

Publié dans articles sur AA

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article