"Plus de jeunes et de filles: l'alcoolisme change"

Publié le par kreizker

in "Le Quotidien" (Québec), 2 septembre 2017

"Plus de jeunes et de filles: l'alcoolisme change"

À l'occasion du congrès annuel saguenéen des Alcooliques anonymes (AA) qui se tient en fin de semaine à Jonquière, Le Progrès s'est intéressé à cette dépendance. Voici un portrait régional en deux temps, tout d'abord du point de vue des AA avec une incursion dans une réunion hebdomadaire, puis du point de vue de la santé avec un entretien avec la responsable du programme santé mentale et dépendance du CIUSSS du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Julie Lavoie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Tant qu'à vivre en consommant, j'aime mieux ne pas vivre du tout. »

Cette phrase prononcée devant une vingtaine de personnes ne se veut pas un appel au secours, mais bien une prise de conscience inspirante. Nathalie (nom fictif) est dans la quarantaine, mère d'une adolescente... et sobre depuis 16 mois. Elle partageait son parcours cette semaine, lors de l'une des 32 réunions hebdomadaires du mouvement des Alcooliques anonymes (AA) dans la section Saguenay, à laquelle Le Progrès a pu assister. En fait, tout le monde est bienvenu à ces rencontres.

Les réunions des AA accueillent des personnes de tous les horizons. Alors que les hommes ont longtemps été majoritaires, il y a maintenant presque une égalité avec les femmes. Les jeunes vont demander de l'aide plus rapidement également qu'à une certaine époque.

 

« Pour prendre la parole, il faut se déclarer alcoolique. Je dirais que le tiers des personnes qui fréquentent les assemblées ne sont pas membres du mouvement. Ça peut être des gens qui vivent d'autres problématiques ou dont un de leurs proches est alcoolique », explique la responsable des communications, Sylvie, dont le nom de famille restera confidentiel.

Nathalie a commencé à boire durant son adolescence. Avant de se prendre en main, elle pouvait être arrêtée par les policiers jusqu'à deux fois par semaine. « Ce n'est pas parce que j'étais violente, mais bien parce que j'étais désorganisée. Ce qui m'a donné un choc, c'est quand j'ai perdu la garde de ma fille il y a deux ans. J'ai trop bu et je me suis retrouvée dans un coma artificiel pendant plusieurs semaines », raconte-t-elle bravement.

À l'occasion du congrès annuel saguenéen des... (Infographie Le Progrès) - image 2.0

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INFOGRAPHIE LE PROGRÈS

La femme, qui fait aussi partie des Narcotiques anonymes, a reçu un diagnostic d'anxiété et d'hypersensibilité. « J'ai la maladie des émotions. Je buvais du fort parce que ça me donnait de la chaleur. Dans le bois, je me sens bien et je n'ai pas envie de boire, mais je dois aussi vivre ma vie. J'essaie de le faire le plus honnêtement possible. Je dois trouver plus de confiance en moi. »

Les gens vont souvent chercher un côté spirituel aux réunions des AA. Après tout, une prière est récitée à la fin. C'est surtout l'esprit de camaraderie et d'entraide qui se remarque toutefois. Juste avant la pause par exemple, un homme se lève pour faire une annonce. Il doit s'y reprendre à deux fois, tant l'émotion l'étreint. « Je viens vous voir moins souvent ces temps-ci, mais ça fait toujours du bien. Je voulais vous dire que ça fait neuf ans ce mois-ci que je suis sobre », déclare-t-il sous les applaudissements chaleureux.

« Les AA, c'est souvent vu comme un mouvement mystérieux. C'est important de le faire découvrir à l'extérieur. Nous sommes une porte d'entrée vers l'espoir, mais elle n'est pas facile à franchir », souligne la responsable Sylvie, sobre depuis 20 ans.

 

Sylvie et Jean-François sont des responsables régionaux du mouvement des Alcooliques anonymes.

L'alcool avant les drogues

L'alcool est la dépendance la plus répandue au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Bien qu'il s'agisse d'une maladie chronique comme une autre, ceux qui souffrent d'une dépendance sont souvent jugés au lieu d'être encouragés à se rétablir, une mentalité que les intervenants régionaux désirent changer.

Selon l'enquête régionale sur la santé publique 2014-2015, environ 26 % de la population avoue avoir une consommation excessive d'alcool. Cela correspond à boire cinq verres ou plus au cours de la même occasion, au moins douze fois par année. Avec cette définition, il est facile d'identifier quelqu'un dans notre entourage, convient la directrice du programme santé mentale et dépendance Julie Lavoie, du Centre de réadaptation en dépendances (CRD). Celui-ci fait partie du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Saguenay-Lac-Saint-Jean.

« L'alcool est la première dépendance dans la région. Ensuite viennent les drogues », ajoute-t-elle. Annuellement, près de 2100 patients sont traités au CRD.

Cet été, le CIUSSS a animé les consultations dans la région pour le nouveau plan d'action interministériel en dépendance. Plusieurs points sont ressortis, comme la nécessité d'adapter l'offre de services pour la clientèle autochtone ou les relations avec le milieu communautaire. Surtout, Mme Lavoie retient la reconnaissance du potentiel de rétablissement des patients.

Julie Lavoie dirige le programme santé mentale et... (Le Progrès, Gimmy Desbiens) - image 4.0

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Julie Lavoie dirige le programme santé mentale et dépendance.

 

« Il faut croire que les patients peuvent se rétablir et leur donner la main tout le long du processus. Si quelqu'un a le cancer, on va croire jusqu'à la fin qu'il peut s'en sortir. Avec un alcoolique, il y a souvent plus de doutes. C'est aussi une clientèle qui se retrouve sans voix. Jamais un alcoolique ne va se plaindre publiquement de la qualité des services, alors qu'on peut voir d'autres malades dans les médias », décrit Julie Lavoie.

Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, les services de proximité sont offerts sur tout le territoire via les CLSC. Le CRD a ses bureaux principaux à Jonquière. C'est là qu'on retrouve les lits de désintoxication, par exemple lorsqu'une personne veut cesser de consommer et doit être hospitalisée pour contrôler des symptômes physiques importants. L'hôpital jonquiérois a aussi un service externe de réadaptation et de thérapie, pour un suivi à long terme. Deux organismes communautaires, le Havre du fjord et le Séjour, collaborent étroitement avec le CIUSSS. Mentionnons dernièrement le centre spécialisé Saint-Antoine, à Roberval, qui applique l'approche des 12 étapes pour l'abstinence totale comme le mouvement des Alcooliques anonymes.

« Il y a deux écoles de pensée, qu'on retrouve toutes les deux au CIUSSS, soit l'abstinence totale et la consommation raisonnée où la personne peut encore prendre de l'alcool dans sa vie sociale. C'est une méthode qui a aussi fait ses preuves. Elle est souvent utilisée par des patients qui ont eu des épisodes de consommation excessive, mais qui demeuraient fonctionnels », explique Julie Lavoie.

Des dépendances associées à des cas de santé mentale

De plus en plus, les problématiques de dépendance sont associées à des cas de santé mentale. Cela représenterait près de la moitié de la clientèle du Centre de réadaptation en dépendances (CRD).

«Il y a beaucoup de concomitance entre les deux. Pas juste pour de la schizophrénie par exemple, souvent c'est de l'anxiété. Cela rend le traitement plus complexe, car on ne peut pas agir indépendamment sur l'un sans penser à l'autre», commente la directrice du programme santé mentale et dépendance, Julie Lavoie.

Même si l'intervenante n'a pas de statistiques qui confirment sa perception, elle trouve que les problèmes d'alcoolisme sont de nos jours plus souvent liés à d'autres cas de toxicomanie. Les hommes sont aussi un peu plus présents que les femmes parmi les patients, mais c'est peut-être parce qu'ils prennent davantage conscience de leur dépendance et qu'ils sont plus nombreux à aller chercher de l'aide.

«La dépendance, ça n'a pas d'âge, ni de classe sociale. Personne n'est à l'abri. Ça peut être notre patron ou notre voisin, et on ne le sait pas, car beaucoup restent relativement fonctionnels. On peut recevoir un travailleur avec des problèmes de dos qui prend de la morphine pour soulager la douleur et qui est devenu dépendant. On va alors faire un traitement de substitution aux opiacés», donne en exemple Julie Lavoie.

Une personne dépendante peut trouver de l'aide en téléphonant au 811 ou en se présentant à un CLSC.

Congrès annuel

La section saguenéenne des Alcooliques anonymes (AA) tient son congrès annuel en fin de semaine au Cégep de Jonquière. Les activités débutaient vendredi soir et se terminent dimanche. Près de 600 personnes sont attendues.

«C'est un bon point d'information pour ceux qui n'ont pas conscience d'avoir un problème», mentionne le responsable du mouvement à Chicoutimi, Jean-François, qui garde son nom de famille anonyme.

Des témoignages seront présentés toutes les heures durant le congrès. Un atelier sur les bas fonds émotifs sera aussi donné par un professionnel, samedi après-midi à 14h15. Celui-ci a travaillé avec des alcooliques durant une trentaine d'années.

Jean-François est abstinent depuis 20 ans. «J'ai atteint un bas fond émotif moi-même, confie-t-il. Je n'étais pas capable de consommer, mais je n'étais pas capable d'arrêter non plus. Je voulais noyer un malaise intérieur. J'étais un buveur social, sauf que l'alcool me rendait antisocial. Maintenant, j'ai trouvé ma voie et je suis fier de ce que j'ai accompli. J'ai retrouvé une joie de vivre, une dignité et je suis devenu adulte. Je peux dire que je suis un bon père de famille qui s'occupe de ses enfants. Les AA m'ont sauvé la vie.»

Publié dans AA Québec

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