Chez les Alcooliques Anonymes et Narcotiques Anonymes, des réunions virtuelles pour garder le contact

Publié le par kreizker

in "lesnumeriques.com", 8 Décembre 2020

Chez les Alcooliques Anonymes et Narcotiques Anonymes, des réunions virtuelles pour garder le contact

Comment conserver le lien sans se réunir ? C’est la question à laquelle les associations d’Anonymes de France ont pleinement répondu en adoptant les outils numériques. Et ils ne devraient plus s’en défaire.

Ce vendredi 4 décembre 2020, il est presque 19 heures lorsque les premières connexions se font sur l’application Zoom, dans une bienveillante cacophonie de salutations virtuelles. À mesure que le début de cette réunion des Narcotiques Anonymes approche, certains visages apparaissent à la caméra. D’autres choisissent de n’afficher que leur prénom. Ce soir-là, la rencontre est animée par deux modérateurs, dans la trentaine, qui semblent maîtriser parfaitement les outils numériques mis à leur disposition. Ils expliquent le déroulé de la soirée, activent et désactivent les micros au besoin, et gèrent le partage d’écran qui permet principalement d’afficher les documents de support du groupe.

 

La réunion débute par une prière, qui invite à invoquer une force spirituelle et intérieure plus qu’une véritable figure divine. Les participants se présentent ensuite tour à tour, et il faut parfois tendre l’oreille quand un micro fonctionne mal. Les styles varient parmi les 40 personnes qui ont rejoint la réunion. Certaines sont installées à leur bureau, et on distingue des bibliothèques remplies de livres derrière d’autres. La plupart des caméras sont fixes, sur plan horizontal, tandis que de rares personnes, lovées au fond d’un canapé ou d’un lit, optent pour un smartphone tenu à la verticale, à bout de bras.

Les lectures s'enchaînent, les témoignages aussi, seulement interrompus poliment, après 3 minutes chacun, par la discrète sonnerie d’un téléphone qu’un modérateur laisse retentir, annonçant la fin du délai imparti. De temps à autre, un participant ponctue son témoignage d’un avis sur ces meetings virtuels. “J’aurais préféré qu’on soit réunis physiquement", exprime une personne. Une autre se dit "impressionnée par les réunions Zoom” et “ravie que cela existe”.

“Au début, il y a eu un vent de panique”

Raphaël, qui assiste à la réunion ce soir-là, est entré dans le programme Narcotiques Anonymes en 2019. “Normalement, une réunion ressemble à ce que l’on voit dans les films, s’amuse-t-il. Il y a un cercle de personnes, réunies dans une salle, où chacun prend la parole.” Mais le 14 mars 2020, le gouvernement décide d’un premier confinement, et les réunions physiques doivent cesser. À ce moment-là, Raphaël se dit inquiet, d’autant qu’il vient de rechuter. Heureusement, l’association et ses membres ne laissent pas les choses traîner. “Une première réunion s’est tenue dès le lendemain du confinement, via Zoom, et il n’y a pas eu de flottement, ajoute Raphaël. Il faut dire que ces réunions sont une béquille indispensable à notre quotidien, c’est même vital pour certaines personnes.”

Le style est un peu austère, mais l’essentiel est là. Sur la page d’accueil des Narcotiques Anonymes, la liste des 203 réunions laisse apparaître quelques variantes. Elles sont souvent sur Zoom, parfois sur Skype, plus rarement encore par téléphone. Chez les Alcooliques Anonymes, la plus célèbre des associations du genre, la page d’accueil du site a été aussi été refondue, et l’onglet d’information sur la Covid-19 renvoie directement à la liste des réunions. En un clic, on accède à celle désirée, et l’association précise que les liens sont actifs quinze minutes avant le début de la réunion. Pour les moins technophiles, quelques informations sont apportées afin de s’approprier ces nouveaux outils numériques.

Une coordinatrice des Alcooliques Anonymes explique elle aussi que l’association s’est adaptée dès l’amorce du premier confinement. “Au début, il y a eu un vent de panique, et des réunions ont rassemblé plus de 100 participants, raconte-t-elle. Et puis les choses se sont organisées. En 8 jours, il y a eu plus de 40 réunions, puis elles se sont développées partout de manière spontanée.” Elle indique aussi que les visioconférences ne sont pas tout à fait inédites pour cette association qui compte plus de 2 millions de membres dans le monde.

“Nous avons eu une grande réflexion en 2018 pour déterminer comment nous pouvions évoluer, confie-t-elle. Quelques réunions se tenaient déjà en visio. Nous avons testé un certain nombre d’outils.” Le discours est similaire chez les Narcotiques Anonymes : “Les réunions existent chez nous depuis une dizaine d’années, sur Skype notamment, pour des personnes qui sont assez isolées ou des expatriés, indique-t-on. Mais elles étaient très marginales, alors que nous en comptons désormais plusieurs dizaines par semaine.”

Affranchissement des contraintes géographiques

De son côté, Raphaël explique même préférer les réunions virtuelles, pour plusieurs raisons. Il estime qu’il ressent moins de pression, et qu’il se passe volontiers de certains échanges tactiles avec les autres participants. Le confort de son appartement lui octroie un surplus d’aisance, confie-t-il, au moment de partager ses expériences avec les autres membres. “L’avantage des réunions Zoom, c’est aussi que je peux les quitter à tout moment si le contenu ne correspond pas tout à fait à ce que je suis venu chercher, complète Raphaël. Je peux aussi enlever la caméra lorsque je suis moins concentré ou distrait par autre chose.”

Après le premier confinement, quelques réunions en présentiel ont repris, mais nombre d’entre elles ont continué en ligne, et d'autres réunions ont même mêlé des personnes physiquement présentes avec d’autres à distance via des applications de visioconférence. Raphaël explique d’ailleurs qu’il n’y a jamais eu autant de réunions que depuis le premier confinement. L’affranchissement de certaines contraintes de temps a permis l’instauration de réunions très matinales — et très suivies — et de réunions très tardives pour ceux qui ont besoin de bonnes paroles avant le coucher.

Ces réunions dématérialisées se sont aussi affranchies des contraintes de lieu. La réunion du jour est très parisienne, mais on voit des individus géographiquement très éloignés s’y greffer. Il y a ce soir-là un Québécois, visiblement ravi d’échanger avec ce groupe francophone de l’autre côté de l’Atlantique, mais aussi un habitant de Dakar, et d’autres dispersés partout en France.

Des visioconférences perturbées par des trolls

Si la rencontre du jour se déroule sans accroc, ce n’est pas toujours le cas. Car avec les réunions virtuelles, un drôle de phénomène se produit parfois. Quelques jours plus tôt, dans une autre réunion, des trolls ont profité de l’url diffusée publiquement sur le site de l’association pour s’incruster. Raphaël raconte que ces individus ont proféré des insultes et des menaces, et ont mimé les noms des participants, dont certains se sont empressés de désactiver leur caméra pour préserver un peu d’anonymat. Ils ont également pris le contrôle du partage d’écran pour diffuser du contenu pornographique et des visuels faisant référence à Anonymous, avec le fameux masque de Guy Fawkes. Et il a fallu environ cinq minutes pour chasser ces trolls, tandis que la réunion est restée marquée par cette intrusion.

Raphaël nous précise que ces intrusions sont rares et normalement rapidement repoussées. “Le problème, c’est qu’il y a beaucoup de roulement dans l’organisation des réunions, et tout le monde n’a pas la même maîtrise des outils numériques, dit-il. Les rares fois où cela arrive, il faut une minute pour les dégager, mais c’est tout de même rageant.” Chez les Alcooliques Anonymes, on nous explique avec malice avoir formé des personnes dédiées pour évincer rapidement ces parasites. “On les appelle les snipers, s’amuse la coordinatrice de l’association. Le phénomène était surtout remarqué lors du premier confinement, et il est même arrivé que certains trolls finissent par s’excuser de leur comportement.”

Les réunions virtuelles sont faites pour durer

Les associations doivent aussi s’adapter financièrement. Désormais, le financement profite des cagnottes en ligne, comme Leetchi ou PayPal. En présentiel, les organisateurs font généralement une quête à la fin des réunions, et chaque participant prévoit toujours un brin de monnaie à y laisser. La fin de la réunion des Narcotiques Anonymes approchant, les organisateurs prennent un instant pour partager le lien d’une cagnotte en ligne, précisant que les sommes perçues servent notamment à s’affranchir du loyer de la plateforme. Mais le geste est moins naturel.

La transformation numérique a aussi contribué à une évolution des formules. Les deux associations indiquent avoir vu émerger des groupes spécifiques, où certains membres partagent des expériences sensibles plus facilement avec leurs semblables. Des réunions sont ainsi prévues pour les athées et agnostiques, les personnes LGBT, et d’autres encore sont réservées aux femmes.

Moins engageantes, moins intimidantes, les visio-réunions semblent d’ailleurs séduire une population plus jeune chez les Alcooliques Anonymes“Nous avons beaucoup, beaucoup de nouveaux venus, avec une moyenne d’âge rajeunie, entre 20 et 40 ans, indique la coordinatrice AA. Il y a des déserts, et avec la visio nous pouvons toucher tout le monde, n’importe où, et particulièrement des populations qui ne venaient pas à des réunions physiques, car isolées ou en situation de handicap.” Elle se félicite enfin : “Il y a des choses qui sont en train de se pérenniser. La visioconférence a d’abord été une nécessité, et elle est de plus en plus un choix.”

  •  Le prénom a été modifié par souci d'anonymat.

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