Témoignage : "J'étais une maman alcoolique et ça a failli briser ma famille"

Publié le par kreizker

in "Magicmaman" (France), 11 juin 2021

En France, on estime à 5 millions le nombre de personnes qui connaissent des problèmes médicaux et des difficultés psychologiques/sociales liés à la consommation d'alcool. Angèle a réussi à sortir de son alcoolisme, mais cette période a pesé sur sa vie de famille. Un témoignage courageux.

"Je m'appelle Angèle. Aujourd'hui âgée de 62 ans, je suis maman de deux enfants et également grand-mère. Cela fait 18 ans que j'ai arrêté de boire grâce à l'accompagnement reçu aux Alcooliques Anonymes, j'avais alors 43 ans... après plus d'une dizaine d'années à avoir rencontré des problèmes avec l'alcool. Voici mon histoire, en espérant qu'elle puisse en aider certains et certaines, qu'ils soient eux-mêmes alcooliques mais aussi pour leur entourage.

 

La rencontre avec l'alcool

Rien ne me prédestinait spécialement à sombrer dans l'alcoolisme. Je suis issue d'une famille sans problème particulier, que ce soit relationnel ou matériel. A ma connaissance, personne n'avait de problème d'alcool. Pour ma part, ma première rencontre avec l'alcool s'est faite comme pour beaucoup à l'adolescence, en même temps que les cigarettes. C'est le temps de l'insouciance, celui de la découverte et le passage au monde adulte. D'ailleurs, l'alcool à l'époque m'apparaît comme un rite de passage. 'Prends un verre de vin, t'es une grande maintenant', ai-je pu entendre. Heureusement, tous les ados qui se mettent à boire de temps en temps ne finissent pas alcooliques.

Moi, j'ai aimé le goût de l'alcool, même des alcools forts. Mais j'adorais surtout l'effet de l'ivresse sur moi. Enfant timide, j'ai été plus à l'aise grâce à l'alcool, qui a donc eu cet effet désinhibant. Il se trouvait que je tenais par ailleurs bien l'alcool et c'était souvent moi qui ramenais les autres. J'ai longtemps trouvé que c'était un avantage. Bref, j’étais une grosse buveuse, mais je buvais en société. J'avais l'alcool mondain comme on dit ! L'alcool a donc fait partie de ma vie assez tôt, ce n’était pas (encore) un problème.

 

L'alcool comme médicament après la grossesse

A 30 ans, j’ai eu mon premier enfant. Quand le désir d'enfant est né avec mon mari, j'ai tout arrêté : alcool, cigarettes... et également pendant ma grossesse. Dans ma vie, devenir mère était une chose merveilleuse, un véritable accomplissement, mais l'arrivée de ma fille a bouleversé beaucoup de choses en moi. J'avais désormais la responsabilité d’un enfant, mon rythme quotidien n'avait plus rien à avoir, évidemment, nous avions beaucoup moins l'occasion de sortir... Je ne m’en suis pas aperçue sur le moment, mais j'ai assez mal vécu cette période, que j'ai un peu ressenti comme une contrainte.

 

Mon mari lui-aussi aimait boire, alors quand nous avions besoin de nous « détendre », nous avions tendance à prendre un verre, ou deux. On prenait un petit apéro, puis un verre à table, un digestif. L'alcool était partagé, sans doute excessivement, mais mon problème d'alcoolisme a véritablement démarré quand, toute seule, une après-midi, je me rappelle avoir attrapé une bouteille de Martini. Comme un réflexe, j’ai bu au goulot une gorgée, toute seule en pensant 'je vais boire un coup, ça ira mieux'. Sur le moment, je n'en ai pas eu conscience, mais c'était le début d'une deuxième phrase : l'alcool en solitaire, l'alcool comme "médicament". J’ai eu de plus en plus souvent recours à l’alcool pour m’évader, c'était comme trouver mon médicament qui rendait tout plus léger. L'alcool m'aidait à fuir ma réalité, même si objectivement je n'avais pas une vie plus compliquée qu'une autre. Je devais gérer mon emploi, mon enfant, un foyer... Bref, concilier vie pro et vie perso, comme beaucoup de femmes.

Admettre son alcoolisme

L'alcoolisme est une maladie, même si beaucoup ont du mal à le percevoir ainsi. Et c'est une maladie insidieuse, car la dépendance s'installe sans que l'on s'en rende compte. Une fois présente, on se retrouve emprisonnée avec la boisson. Cependant, depuis cette cage dans laquelle je m'enfermais, je commençais tout de même à avoir des moments de lucidité et à me dire que quelque chose clochait. Je savais que ce n'était pas normal de boire seule dans son salon, donc j'ai cherché à savoir d'où venaient mes insatisfactions, celles qui me poussaient à boire. J'ai cru qu'en changeant certaines choses dans ma vie, j'allais arrêter de boire. J'ai donc arrêté de travailler, nous avons déménagé, j'ai vu un psychiatre... Et malgré tout, l'alcool me suivait, il me rattrapait même.

La psychiatre a tout de suite compris mon problème d'alcoolisme, mais elle a attendu que je l'évoque. Je me souviens qu'elle m'ait dit : 'On n'arrivera à rien construire de sain sur l'alcool, vous devez d'abord vous soigner.' Ça a été libérateur, car ce que je voyais comme un 'petit problème d'alcool' avait désormais un mot posé dessus : j'étais alcoolique. C’est très difficile à admettre pour quelqu’un, et d'accepter que l’on a besoin d’aide. Combien de fois me suis-je dit 'c'est bon, demain j’arrête si je veux !' ? Or, j'étais totalement démunie et impuissante avec l'alcool, qui dirigeait désormais ma vie.

Mon orgueil en a pris un coup : comme tout le monde, je pensais qu'avec de la volonté, je pouvais y arriver. Mais ce n'est pas le cas : l'alcoolisme n'est pas une question de volonté. L'alcool était devenue une vraie drogue pour moi, j'en avais besoin, il était impossible d'imaginer une seule journée sans alcool. C'est un sujet tabou, d'autant plus chez les femmes chez qui l'alcoolisme est souvent solitaire et caché.

Une deuxième grossesse alcoolisée

Au final, dans mon parcours d'alcoolique, j'ai très vite consulté un médecin addictologue. J'ai pris des médicaments, puis j'ai fait une première cure de 3 semaines en « centre d’alcoologie ». Mais une part de déni était toujours là et surtout de honte. Côté familial en effet, la situation se dégradait. Je me sentais coupable. J'avais honte. Je me sentais une mauvaise mère et une mauvaise épouse. D'un commun accord, on a dit que j’étais partie en cure d’amaigrissement aux enfants. De son côté, il ne parlait à personne de mon problème. Est alors arrivée ma deuxième grossesse. J'ai ralenti ma consommation d'alcool, mais je n'ai pas pu arrêter. Après la naissance, j'ai allaité et je me souviens le pédiatre me dire : 'il est jaune'. Plutôt que de me dire que j'allais faire l'effort d'arrêter de boire pendant l'allaitement, j'ai préféré arrêter d"allaiter.

J'étais démissionnaire sur beaucoup de sujets liés à notre foyer. Non seulement mon mari avait sa journée de travail, mais il devait ensuite s'occuper de la maison. Ma fille ainée s'occupait de son petit frère, car j'en étais incapable. Ils subissaient tous les conséquences de ce mal. A cause de l’alcool, j’ai loupé des choses importantes : je me souviens des premiers pas de ma fille mais pas de ceux de mon fils. Sur plein de points, je n'ai pas assuré. Je les ai oubliés plus d'une fois à l'école où j'arrivais pas très en point devant le portail. Ma fille n'a plus invité de copines à la maison car elle ne savait pas dans quel état elle allait me retrouver. Un jour sur deux, elle était obligée de passer par le balcon des voisins car je ne pouvais pas lui ouvrir, puisque j'étais en train de cuver. J'ai également conduit de nombreuses fois sous l'emprise de l'alcool, avec mes enfants à l'arrière.

J’ai pris des risques importants, mais rien n’était plus important pour moi que de boire. Car oui, pendant ce temps, moi je buvais dès le réveil mais je cachais les bouteilles, même si personne n'était dupe. D'ailleurs, il y a eu des appels à l'aide de la part de mes enfants. Ma fille n'a jamais rien dit directement, mais elle vidait des bouteilles et assumait beaucoup pour protéger son petit frère. De son côté, je me rappelle que mon fils, à l'âge de 6 ans, m'avait dit : 'Maman, je t'aime jusqu'aux étoiles, je t'aime jusqu'à la mort'. J'ai d'abord trouvé ça mignon, mais ma psychiatre m'a fait comprendre que c'était un signal : il avait lui-aussi compris que je n'allais pas bien et il avait peur pour ma vie.

Sauvée par les Alcooliques Anonymes

La culpabilité me rongeait et un jour, j'ai craqué et j'ai dit à mon mari : 'voilà la bouteille de whisky, voilà ce qu’elle fait ta femme l’après-midi quand t’es pas là.' Sa réaction n'a pas été de me rejeter, il voulait m'aider : c'était décidé, plus d'alcool à la maison. Mais... j'ai continué à boire en cachette. Il ne m'a jamais rien dit, mais certains soirs, il rentrait et je n'étais pas très fraîche. J'ai eu beaucoup de chance, car il a toujours cherché à me soutenir. Il a tenté différentes approches : la compassion, l'interdiction, la morale... J’étais hermétique à toute logique, car je buvais par besoin, il n’y avait rien de sensé et donc pas de raisonnement possible.

Un soir, il a finalement essayé quelque chose d’un peu différent et m'a prévenue : 'Ce soir, je sors'. il est revenu, il avait le sourire. Il m'a expliqué être allé à une réunion, non pas des Alcooliques Anonymes, mais des groupes de soutiens aux familles. Il avait des personnes qui vivaient la même chose que lui. Et il m'a dit que ce n'était plus la peine de planquer les bouteilles, car il ne les chercherait plus. Cette phrase a été d’une importance capitale : on sortait de ce cercle vicieux où l'on se mentait à nous-mêmes. Il m’a dit à travers cette phrase : je ne peux rien pour toi, tu es la seule à pouvoir faire quelque chose.

Au départ, je l'ai pris comme une autorisation, une délivrance, alors j'ai bu, sans me cacher. Puis il a continué d'aller à ces réunions et je lui ai alors demandé s'il n'existait pas des réunions pour les alcooliques. Il avait déjà tous les numéros des associations près de chez nous. J'ai assisté à ma première réunion des Alcooliques Anonymes en janvier 2003. Cette rencontre avec des personnes qui vivaient la même chose que moi m'a sauvée. Car ils étaient alcooliques comme moi, mais eux s'en étaient sortis et ils m'ont donné de l'espoir. Un jour, je me suis réveillée, et je n’ai plus jamais eu envie de boire. En mars 2003, j'ai bu ma dernière goutte d'alcool. Mes enfants avaient alors 14 et 6 ans.

Une vie de famille à reconstruire

J'ai mis plus de dix ans et deux cures pour réussir à m'en sortir. Dix ans jusqu'à toucher le fond. Une fois l'alcool derrière moi, c'est là que j'ai réalisé les dégâts que j'avais causés. J’ai beaucoup de chances dans la mesure où mon mari n’est pas parti. Mes enfants sont restés et nous sommes restés soudés. Ils enfants ne me le reprochent pas, car nous en avons parlé après. On s'est rétabli tous ensemble. L’alcoolisme est un mal familial, ça créé un dysfonctionnement sur toute la famille. Les AA m’ont permis d’arrêter de boire, de ne pas reboire mais surtout de faire la paix avec mon passé d’alcoolique. Cette période d’alcoolisation m’a détruite, j’avais perdu toute estime de moi. Je ne savais plus comment vivre, je ne savais plus ouvrir un courrier, je savais plus rien faire. J’ai dû retrouver une place dans ma famille, car ils s‘étaient organisés sans moi. Je leur ai souvent promis d’arrêter, je les ai fait souffrir, donc il a fallu y aller progressivement.

Aujourd'hui, nous avons tous réussi à nous reconstruire, même si on garde les séquelles à vie d'une telle période. Je suis très engagée bénévolement auprès des Alcooliques Anonymes et je continue d'assister à des réunions, car l'abstinence s'entretient. J'incite également d'autres alcooliques à suivre ce chemin. Je peux dire que j'ai une vie plutôt heureuse et équilibrée. J'ai pu assister aux premiers pas de mes deux petits-fils et je me dis que si je n'avais pas arrêté de boire, je ne les aurais peut-être même pas connus.

Publié dans AA france

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article