Dry January en Eure-et-Loir : "Je ne suis pas frustré quand je vois d’autres personnes boire de l’alcool, je n’en ai pas envie"

Publié le par kreizker

in "L'Echo Républicain" (France), 15 Janvier 2022

Après les fêtes, la campagne de sensibilisation Dry January, #LeDéfideJanvier, encourage à ne pas boire d’alcool durant tout un mois. Un moyen de se rendre compte si l’on éprouve un manque, et de peut-être, avoir le déclic pour se faire aider. Témoignages d’alcooliques abstinents.
 
« S’abstenir pendant un mois peut conduire à une prise de conscience. Certains n’éprouveront aucun problème à arrêter de boire. D’autres auront un manque, ça peut les pousser à se poser les bonnes questions, à remettre en cause leur consommation », pointe David*, foulard vert au cou et allure détendue. Membre des Alcooliques Anonymes (AA) depuis 34 ans, gérant des Informations publiques de l’association de Chartres, l’homme âgé de 67 ans se déclare « plutôt favorable » au Dry January. « Tout est bon pour sortir de l’enfer de l’alcool. »
 
« Tout est bon pour sortir de l’enfer de l’alcool »

Appelé aussi #LeDéfideJanvier, cette campagne de sensibilisation vise à ne pas boire d’alcool pendant un mois après les fêtes de fin d’année. Selon un sondage YouGov, publié sur le site du Dry January, 24 % des Français souhaiteraient relever le défi cette année. David songe :

« Il y a plus d’accès à l’information qu’avant. Je me dis que si cela existait à l’époque où je buvais, j’aurais arrêté avant. »

DAVID (Alcoolique abstinent)

 

L’alcool, cela fait désormais 28 ans que Fabrice* l’a arrêté. « Pour moi, un apéro est convivial quand un moment est agréable, même si je bois un jus d’orange ou un soda. » David assure : « Sans alcool, tu peux t’éclater encore plus. Tu te souviens de tout, et tu n’as pas de gueule de bois le lendemain. »

 

 

 
« Je vis comme tout le monde »

L’alcool ne manque pas aux deux abstinents. Fabrice déclare : 

« Je ne suis pas frustré quand je vois d’autres personnes boire de l’alcool, je n’en ai pas envie, déclare Fabrice. Je vis comme tout le monde. »

FABRICE (Alcoolique abstinent)

Pourtant, pendant longtemps, il n’imaginait pas sa vie sans alcool. « Mes proches ont commencé à me déposer des brochures sur les AA, mais je me disais que c’était pour les alcooliques, pas pour moi. »

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En 1993, Fabrice prend sa voiture, avec 3 grammes d’alcool dans le sang et a un accident. « Ça a été une sorte de déclic. Je buvais pour combler un mal-être, confie-t-il. Je me suis rendu chez le psychiatre avec ma compagne. Il m’a dit qu’il ne pouvait rien pour moi et m’a juste tendu une carte des AA. »

 

Il franchit la porte de l’association. Un acte « compliqué », selon David, « le plus difficile c’est de s’y rendre pour la première fois, mais c’est la première étape ». Fabrice continue de boire pendant neuf mois, tout en se rendant aux réunions des Alcooliques Anonymes. « Ils ne m’ont pas jeté pour autant, assure-t-il d’une voix qui ne tremble plus. J’appelais mon parrain en étant bourré. Après plusieurs conversations, j’ai fini par me rendre en cure. Après, je n’ai pas connu de rechute. »

 
 
Sortir de son déni

Lui qui a mis des mois à sortir de son déni concernant son alcoolisme considère qu’« on ne peut pas se fixer de date pour arrêter, moi j’aurais recommencé à picoler ». Un mois n’est pas forcément suffisant, selon lui, pour se rendre compte de sa dépendance.

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Agnès*, membre de l’association Al-Anon, qui regroupe les proches des personnes alcooliques et partenaire des AA, se souvient : « Une fois, mon conjoint était en train de bricoler dans le garage, enfin c’est ce que je pensais. Je descends pour préparer une lessive, et je le vois avec une bouteille de whisky à la main. Je l’interpelle, et il m’assure qu’il n’était pas en train de boire, alors qu’il avait le whisky en main. »

 
L'alcool « une maladie incurable » 

Un déni dans lequel l’alcoolique s’enferme pour ne pas admettre qu’il souffre d’« une maladie incurable. On ne se rétablit jamais de l’alcool. Quand on est alcoolique, on est alcoolique à vie », soutient David.

 

 

Après sa première abstinence, le sexagénaire fait trois rechutes « très violentes, très douloureuses. On a l’impression de repartir de zéro alors que ce qui a été acquis reste acquis ». Car pour éviter de replonger « il faut travailler sur soi-même ».

Un mal-être derrière la dépendance

Pour l’alcoolique abstinent, derrière la dépendance se cache un problème profond.

« Les alcooliques sont des hypersensibles, des “hyper” en tout. Ils ne savent pas gérer leurs émotions. L’alcool désinhibe, permet de se calmer et cela apparaît comme une solution. Dès qu’on vit une émotion ingérable, on se réfugie dans le médicament qu’on connaît et qui est l’alcool. »

DAVID

Ce qui crée une dépendance. « Je ne pouvais pas m’arrêter à un verre, je n’avais pas de limite. » Fabrice abonde : « Au début c’est deux trois verres puis quatre cinq, six sept… »

premiumDavid connaît son premier déclic avec une rencontre. Celle d’un médecin dans une clinique de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine). « J’avais 33 ans quand j’ai arrêté l’alcool pour la première fois. Si j’avais continué à boire, je ne serais sans doute pas là. »

 

 
« On est marié à sa bouteille » 

 

Ce déclic lui permet d’arrêter un « cercle sans fin. L’alcool isole. On est marié avec sa bouteille, c’est un comportement égoïste, égotiste. Tout tourne autour de l’alcool, dès qu’on a de l’argent, on l’utilise pour boire. »

 
« On vit dans un monde de mensonges »

L’alcoolisme affecte tout l’entourage. Agnès affirme :

« Je suis persuadée que l’alcool est une maladie familiale. Il y a beaucoup de culpabilisation de part et d’autre. Les enfants sont marqués par l’image de leur père ou leur mère alcoolisée, ce qui peut leur créer un mal-être. »

AGNÈS (Membre des AL-Anon Chartres)

D’autant que l’alcool est tabou. « On vit dans un monde de mensonges. On ment au patron pour dire que son conjoint est malade alors qu’il a trop bu, on ment à ses enfants. » David abonde : « Quand on est alcoolique, on se ment tellement à soi-même, et aux autres, on ne peut que se montrer honnête en étant abstinent. »

 

 
« Il faut retrouver sa place »

Mais une fois en abstinence, tout n’est pas réglé, notamment au sein du couple. « Je connais des couples qui ont résisté pendant un temps, puis, une fois que le conjoint ne boit pas, ils se séparent. Il faut retrouver sa place dans la société, mais aussi dans la famille. »

 

 
« J’ai appris à vivre avec mon impuissance »

Pour Fabrice, David et Agnès, la solution pour se sentir mieux s’est trouvée dans les groupes de parole. « Je suis arrivée dans les Al-Anon par hasard. Je ne pensais pas rester, témoigne Agnès, qui est membre depuis une vingtaine d’années. J’étais paumée, j’avais envie de disparaître. Quand on vit avec un alcoolique, on se sent démuni. Seul. J’ai appris à vivre avec mon impuissance, à accepter que je ne pouvais pas soigner mon conjoint, qu’il devait se rétablir pour lui-même. »

 

Elle révèle : « Je me suis remise en question, j’ai changé mon comportement et c’est en changeant son attitude que des questionnements peuvent surgir chez la personne alcoolique. » La femme de 70 ans ajoute :

« J’avais besoin d’exprimer ce que j’avais sur le cœur pour me rétablir. Ensemble, on peut se rétablir. »

AGNÈS

Rencontrer des personnes qui souffrent des mêmes problèmes les ont aidés. David relaie : 

« On s’identifie. On se dit que si l’autre a réussi à être abstinent, on peut l’être aussi. On rencontre des personnes que l’on n’aurait jamais croisées autrement que dans ces réunions. L’alcoolisme touche tout le monde, toutes les classes sociales, tous les âges. »

DAVID

Écouter les autres ne les fait pas replonger dans des mauvais souvenirs. « On se rend compte du chemin parcouru. On apprend à vivre un jour à la fois, à se sentir bien par rapport à ce que l’on a vécu. On devient la personne que l’on espérait devenir. »

Permanence. AA : 09.69.39.40.20. Al-Anon : 09.63.69.24.56

Fabrice ajoute : « Ce sont mes enfants qui n’osaient pas parler d’alcool, moi j’étais à l’aise. » Comme il est désormais à l’aise à l’heure de l’apéro, un verre de jus d’orange ou de soda à la main. Même entouré d’alcool.

 

(*) Les prénoms d’emprunt ont été choisis par les personnes concernées afin de respecter leur anonymat.

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