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«BONJOUR, JE M’APPELLE PATRICK »

Publié le par kreizker

in "Technikart" - 1 décembre 2001

 

••• «Tous bourrés», c’est bien joli, mais si vous continuez comme ça, vous finirez aux Alcooliques Anonymes, la face sombre et pas drôle du tout de l’alcool. Néanmoins, rassurez-vous: il y a beaucoup d’espoir.
 
Le samedi 17 novembre se tenait le 41e congrès des Alcooliques Anonymes à Dijon. Plus de cinq cent adultes des deux sexes se sont retrouvés pour festoyer en buvant de la limonade. Avouez que le spectacle est assez inquiétant… Mais en regard de l’enfer qu’ils ont vécu, ces bonbons et ces petits fours avaient une saveur toute particulière.
 
Les AA forment un véritable continent souterrain. Aujourd’hui, il existe plus de 100 000 groupes dans 150 pays, soit plus de deux millions de membres. En France, on compte 550 groupes et 11 000 AA. Si le mouvement reste ici modeste, il est devenu une véritable institution aux Etats-Unis où il est presque bon de faire figurer son appartenance dans son CV. De célèbres auteurs de polar, anciens alcooliques comme Lawrence Block (Huit Millions de façons de mourir) ou Michael Guinzburg (Envoie-moi au ciel Scotty, qui parle des Narcotiques Anonymes) font constamment allusion au mouvement dans leurs livres.
 
« Je m’appelle Patrick et je suis alcoolique. », « Je m’appelle Lucienne et je suis alcoolique. » On a une image peu réjouissante des AA, ainsi que de tous les groupes de parole qui ont décliné ce modèle (Narcotiques Anonymes, Débiteurs Anonymes…) : une sorte de secte morose, où des individus abstinents, ravagés par l’alcool et lessivés par la vie, font pénitence dans une atmosphère d’Armée du Salut. Un ami m’avait prévenu : « Aux Narcotiques Anonymes, les gens sont ravagés mais jeunes. Aux AA, c’est vraiment la misère. Il n’y a que des vieux, des mamies qui tournent à la Suze, des anciens clodos… »
 
Le principe des AA est simple : organiser des réunions où des hommes et des femmes partagent leur expérience « dans le but de résoudre leur problème commun et d’en aider d’autres à se sortir de l’alcoolisme, explique leur profession de foi. La seule condition requise pour en être membre est un désir d’arrêter de boire. »
 
La méthode ? Simplissime, elle aussi : celle d’une abstinence jour par jour, « step by step ». « Aujourd’hui, j’essaierai de vivre uniquement ma journée, sans aborder d’un seul coup l’ensemble de mes problèmes », continue le petit fascicule. Autre grande idée : « On ne devient pas alcoolique, on naît alcoolique. » L’alcool est une maladie dont on souffre toute sa vie. Il n’y a pas de rémission, et un abstinent n’est qu’un « alcoolique sobre ». Il ne saurait donc y avoir de relâchement. Les gens qui s’y rendent, même après cinq, sept ou douze années d’abstinence, se considèrent « abstinents pour aujourd’hui ». L’idée est que l’on peut toujours rechuter et qu’il n’y a que dans le « partage de son expérience » que l’on peut trouver un efficace garde-fou.
 
Les AA ou les NA forment ainsi une sorte de confrérie secrète, une franc-maçonnerie informelle, qui se reconnaît dans les rues, les fêtes ou les cafés. A la différence des Envahisseurs, ils n’ont pas le petit doigt levé mais boivent du Perrier, au bistrot, un vendredi soir à 21h30. «Dieu, ça peut être tes chaussures» Mais le mouvement ne se résume pas à un simple programme d’abstinence : il repose d’abord sur une recherche spirituelle, incarnée par le programme en douze étapes, rédigés par les fondateurs du mouvement.
 
« Au début, m’explique Karima, une journaliste d’origines algériennes dont la mamie buvait de l’eau de Cologne, je me disais, “Ohlala, c’est une secte ! Je ne vais pas me faire bouffer par des curés.” » Comme Karima, de nombreuses personnes sont ainsi choquées par le fait qu’on y parle de « Dieu », ou d’une « Puissance Supérieure ». « Mais les textes précisent toujours “Dieu-tel-que-nous-le-concevons”, reprend-elle. Tu peux mettre ce que tu veux dans ces termes. ça peut être Jésus, Bouddha, le groupe auquel tu vas ou bien tes chaussures… Cela veut simplement dire que tu acceptes de t’abandonner à une puissance supérieure à la tienne, que tu acceptes de renoncer. »
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congrès 2001.
 
Renoncer, voilà la grande idée. Le meilleur témoignage sur les AA reste le livre de Joseph Kessel, Avec les Alcooliques Anonymes. Le grand reporter français fit connaître le mouvement en France à travers une série d’articles dans France soir au début des années 60. L’auteur de Belle de jour y raconte les réunions à New York, à Park avenue, « au milieu des millionnaires », dans le Bowery, « quartier le plus déchu du monde » où des épaves humaines couchant sur des grabats errent de bars en bars. Il s’étonne de voir des jeunes filles de la haute société et remarque qu’« aux Etats-Unis, les hommes et les femmes, dont les deux plus puissantes idoles américaines — l’argent et le succès — ont favorisé la vie, fournissent proportionnellement le plus grand nombre d’alcooliques graves. » Les récits de déchéance ne manquent pas.
 
Mais le plus beau reste l’histoire de la fondation des AA. Elle a la simplicité d’un conte biblique adapté aux temps modernes. Bill W., courtier à Wall Street dans les années 30, avait tout pour être heureux : richesse, honneur, réputation. Pourtant, l’alcool le fait tomber dans la déchéance et l’entraîne de cures en abstinence, d’abstinence en rechutes encore plus terribles.
Un jour de 1935, il rencontre Bob, un chirurgien, lui aussi déclaré irrécupérable par la science après des dizaines de cures. Ensemble, ils ont cette révélation : « Pour rester sobre, un alcoolique a besoin d’un autre alcoolique. Il lui faut un de ses semblables à qui parler du drame de l’alcool. En tâchant de l’aider, il travaille à son propre salut. »
 
Comme me dira Bernard B., « Notre abstinence n’a de sens que si elle permet à quelqu’un de s’identifier. » «J’ai recommencé à cause du fromage» Pour avoir assisté à une réunion, on peut affirmer que rien n’a changé depuis l’époque de Kessel. On débarque près de la Bastille, dans une petite pièce paroissiale terne et grise. Quelques chaises et tables usées se battent en duel. L’âge moyen tourne autour de la quarantaine, les origines sociales sont plutôt modestes. Mais il y a aussi là un jeune Black, une Algérienne trentenaire (on apprendra qu’elle est journaliste, corporation hautement touchée par le fléau), ou une jeune bourgeoise très élégante, autant d’hommes que de femmes, des anciens gauchistes, un militaire et un gros type adorable qui hurle « J’étais le plus grand poivrot du Val-de-Marne ! », avant d’ajouter « Mais c’était y a douze ans. » On trouve là ce mélange social qui avait tant frappé Kessel. Les gens sont tous très cordiaux mais avec une légère lueur de tension dans le regard, comme s’ils avaient vu passer la mort.
 
Ce soir-là, on fête deux anniversaires d’abstinence : Ingrid, pour ses trois ans, Jean-Marc pour ses sept ans. Bonbons et cigarettes à volonté. Après avoir lu les principes des AA — « Nous avons admis que nous étions impuissants devant l’alcool et que nous avions perdu la maîtrise de nos vies » —, chacun raconte son parcours. Ingrid a la cinquantaine. Elle retrace son enfance dans l’Allemagne d’après-guerre, tétant la bière dès l’âge de 3 ans. Elle s’exile en France en 68 où elle milite à l’extrême-gauche et continue de boire de plus belle, sans oublier cachetons et fumette. Elle va aux AA, passe aux NA. Un jour, à la fin d’un repas, plouf, elle replonge : « J’ai recommencé à cause du fromage. » Les gens sourient. Puis abstinence, à nouveau.
 
L’histoire de Jean-Marc est plus classique. C’est celle d’un patron de PME qui perd tout, sa femme, ses enfants, avant de se retrouver à la rue, à dormir dans le métro. « Au début j’y croyais pas, aux AA. Ce qui m’a sauvé, c’est de continuer à venir. ça a duré cinq ans. Le miracle a été très long. A chaque fois que je voulais trop fort l’abstinence, je foirais. Mais le service m’a occupé (les menues tâches liées à l’organisation des réunions, NDLR). Et puis, un jour, j’avais fait un an d’abstinence sans même m’en rendre compte. C’est à vous que je le dois. Votre fidélité, votre régularité dans les réunions m’a soutenu. »
 
Tous diront la même chose. Le principe d’identification fonctionne à plein : en entendant ces récits, qui ont la simple évidence de toute vie humaine, les gens rient, opinent du chef, sourient gravement. C’est comme si un poids vous était retiré : vous reconsidérez votre propre parcours, constatez la souffrance, cessez de vous faire des reproches. Comme si toute une pression sociale, familiale, sexuelle vous était retirée des épaules. La simple audition de témoignages peut ainsi fonctionner comme un miracle. Certains, comme Marie L., ont « posé le verre », selon l’expression rituelle, dès la première réunion à laquelle ils ont assisté : « C’était il y a six ans. J’étais une loque. J’avais tout essayé : psys, cures. Je suis allée en réunion pour faire plaisir à ma sœur, croyant surtout y trouver des compagnons de beuverie. Le soir même, j’ai arrêté par le simple fait d’entendre ces expériences. Je me suis reconstruite en écoutant les autres. »
 
Saoûls-commandants Marcos ? Les AA sont une étonnante organisation, sans leader apparent, ni représentants officiels, et encore moins de structure centralisée. Comme le dit Jean-Michel, « J’ai l’impression d’avoir retrouvé la société anar dont je rêvais en 68. » On ne les voit guère dans les médias, ils refusent toute subvention et « ne souhaitent s’engager dans aucune controverse ». Leur littérature même n’est pas signée.
 
Bill, le-fondateur-qui-se-réduit-à-un-prénom, avait pensé, dans les années 50, qu’il serait bon de médiatiser le mouvement. Il a préféré y renoncer, refusant également tous les titres et récompenses qui lui ont été décernés. En effet, les AA considèrent que l’anonymat a une « immense portée spirituelle ». Non pas seulement pour protéger leurs membres, mais parce que la « lutte pour le pouvoir, l’influence et la richesse — ces désirs implacables qui, un jour, parce que nous ne pouvions les satisfaire, nous ont poussés à boire — sont en train de déchirer la civilisation. La survie des AA dépend de notre capacité à tenir fortement en bride ceux pour qui les honneurs et les distinctions sont des tremplins vers le pouvoir personnel. » Bref, aux AA, chacun est un « saoul-commandant Marcos ».
 
Ainsi, les AA sont une association paradoxale. On ne souhaite à personne d’avoir à y aller faire un tour mais on découvre un mouvement spirituel d’une étonnante intégrité. Ses valeurs — humilité, fraternité, anonymat, écoute de l’autre —, concernent chacun d’entre nous et pas uniquement les alcooliques tant il est vrai, selon Bernard, que « l’alcool est le symptôme d’une maladie bien plus profonde ». En même temps, lesdites valeurs ne peuvent être vraiment comprises que si l’on a été en enfer, au fond de la bouteille, du trou, de la nuit. Et encore, pas toujours.
 
Kessel, parlant du mouvement : « La découverte peut-être la plus étonnante et la plus poignante qu’il m’ait été donnée de faire au cours d’une existence pourtant consacrée à la recherche de l’exceptionnel. »

Publié dans articles sur AA

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