"Si je recommence, c'est la mort" : une soirée avec les Alcooliques Anonymes
France 3 Grand Est, 24 Janvier 2026
Autour d’une table à Reims (Marne), des hommes et des femmes livrent des récits bruts de dépendance et de renaissance. "Un verre c'est trop, trois c'est pas assez", résume un de ces alcooliques abstinents pour qui la sobriété reste un combat quotidien.
Pour cette première réunion de l'année, ils sont treize à avoir pris place autour de la table, quelque part à Reims (Marne). Hommes et femmes, jeunes et vieux, ruraux et urbains, marginaux et cadres : tous "alcooliques abstinents", l'un depuis cinq jours, un autre depuis près de trois décennies.
Bienvenue aux Alcooliques Anonymes (AA). Ce soir-là, certains (les prénoms ont été modifiés) racontent leurs vies d'avant, rythmées par l'obsession, le déni, la honte, les idées noires, rendues hors de contrôle par cette maladie vertigineuse qu'est l'alcoolisme. Tous sont prêts à écouter ces histoires de survivants qui ressemblent à la leur.
Premier tour de table pour prendre des nouvelles. "Je vais bien, j'ai pas soif, je suis content d'être là", annonce un retraité, taquiné par les plus anciens du groupe. Le regard perdu et les mains crispées, un jeune intégralement vêtu de noir avoue : "Aujourd'hui, je n'ai pas pu me lever avant midi, mes jambes ne pouvaient pas répondre."
Un combat qui ne sera jamais gagné
Ces groupes de parole sont des refuges où se partagent les ressentis d'un combat qui, chacun ici le sait et le répète, ne sera jamais définitivement gagné. "Nous étions impuissants devant l'alcool", souligne un autre. Face à un tel ennemi, l'humilité reste de mise. La sobriété aura toujours l'allure d'un sentier escarpé.
Pendant près d'une heure et demie, des témoignages d'une sincérité souvent désarmante décrivent l'addiction et la folie de ces existences réduites à "arriver chez la belle-mère pour Noël, complètement blindé, s'écrouler sur le canapé et, au réveil, comprendre que tout est fini depuis longtemps. L'alcool était tellement plus fort que moi".
Catherine, 18 ans d'abstinence
"Quand je suis arrivé aux Alcooliques anonymes, j'avais envie de crever. Avec de l'alcool, ça n'allait pas. Sans alcool, ça n'allait pas. Entre deux cures, ça n'allait pas. J'ai mis du temps à me reconnaître alcoolique. Longtemps, je me disais malade de mes émotions.
Lors de mes premières réunions aux AA, j'ai vu des gens qui étaient sains, qui avaient l'abstinence heureuse. J'ai refusé les cures - j'étais trop orgueilleuse - mais j'ai réussi à sortir du déni. Quel cadeau ! Nous sommes des privilégiés, vraiment. Parmi ceux qui n'ont pas réussi à capituler devant l'alcool, combien en a-t-on enterré ?"
Régis, deux ans d'abstinence
"Avant de connaître les AA, j'ai essayé tous les produits possibles. Je voulais me défoncer, me détruire. J'ai connu l'hôpital psychiatrique plusieurs fois, j'ai fait des cures et des rechutes - arrêter de consommer ne veut pas dire qu'on va mieux. Ici, j'ai partagé des choses jamais dites à personne, ça m'a permis de me sentir moins seul, de me libérer, d'arrêter de me victimiser, d'apprendre à demander de l'aide, à me connaître, à avoir confiance - tout ce que j'avais perdu.
Avant, même quand j'étais avec du monde, j'étais seul. Isolé à l'intérieur de moi-même. Seule la conso comptait. J'ai pensé que j'arrêterais en devenant père, mais j'ai continué. Chaque jour, j'avais honte. Je jetais tout dans les chiottes et deux heures après, j'allais en racheter. J'ai commencé la conso à 12 ans, j'en avais 42 la première fois que j'ai voulu arrêter. Vivre sans conso, je pensais que ce serait impossible. Je sais que si je recommence, c'est la mort."
Jérémy, 17 jours d'abstinence
"Avec mon psychiatre addictologue, nous avons longtemps fait des calendriers de consommation pour diminuer, diminuer, diminuer. Il a mis un an à me mettre dans la tête que le but était l'abstinence totale. Dire que je suis alcoolique, je peux le dire sans problème. Que l'alcool peut maîtriser ma vie si je n'y fais pas attention ? Pareil. Mais me dire que je ne boirai plus jamais une goutte ? J'avoue, je n'y arrive pas."
Caroline, 36 ans d'abstinence
"Je me souviens de ce sentiment d'impuissance, de choses banales et terribles, de dîners où trouver un moyen de remplir encore mon verre était une obsession. J'ai bu pour la première fois au mariage d'un cousin, j'avais 12 ans, et l'effet a été tel... Longtemps, l'alcool a été mon ami. Je me sentais plus libre, à l'aise, mais plus le temps passait, moins je retrouvais cet effet. J'ai arrêté de boire à l'âge de 26 ans - on peut arrêter tôt, je veux en témoigner.
J'étais au bord du gouffre de la folie. L'alcoolisme, on en crève mais on peut aussi en devenir dingue. Un verre, c'est trop, mais trois, ce n’est pas assez. Aux AA, j'ai trouvé génial que des gens aillent bien. Des gens que je ne connaissais pas se sont intéressés à moi. Je me suis identifié à eux et je me suis dit : s'ils s'en sont sortis, pourquoi pas moi ?"
Arnault, 7 ans d'abstinence
"Je me suis retrouvé aux urgences, à l'hôpital psychiatrique, en cure. J'avais déjà arrêté pendant des années mais je rechutais. Après cette cure, je me disais encore que je saurai boire modérément alors que depuis le début, plus personne ne peut m'arrêter dès que je bois un verre. Au bout de deux-trois ans aux AA, j'ai réussi à avoir envie d'être abstinent, d'avoir une autre vie, plus sereine. C'est toujours le cas et j'aimerais que ça dure jusqu'au bout de ma vie."
Grégoire, 26 ans d'abstinence
"Ma première vie chez les AA était très compliquée. Je tournais à trois grammes mais dans ma tête, je n'étais pas alcoolique. J'étais mal dans l'alcool, mal dans l'abstinence, ça a duré huit ans. Jusqu'au jour où ça a failli aller au drame... J'étais en train de tout perdre, y compris ma façon de penser. J'avais perdu le choix, c'était no limit. Quand mon stock était épuisé, je pensais que les lapins avaient pris les bouteilles - je vis à la campagne.
J'ai fait une cure et ce n'était plus pareil. J'ai eu soif longtemps. Quand j'entendais de la publicité pour de la bière, c'était affreux. Pour ma seconde vie chez les AA, j'avais une autre façon de penser. Je me suis reconstruit petit à petit. Maintenant j'ai une belle vie. Les copains m'ont refait confiance. Mon frère est œnologue, ma fille vend des spiritueux, il fallait bien un alcoolique dans la famille (sourires). Aujourd'hui, je suis libre. Libre !"
Olivier, 1 an et 4 mois d'abstinence
"J'ai commencé à boire à 12-13 ans. À partir de là, je savais que je terminerai alcoolique. En 2018, j'ai su que j'avais un problème avec l'alcool. Le Stade de Reims jouait un de ses derniers matchs de la saison, quelqu'un m'a dit : "Tiens, tu le vois, lui, là-bas ? Vas-y fracasse-le. C'était quelqu'un que personne ne voulait embrouiller. Comme un con, j'y suis allé et je lui ai démonté sa gueule. Cellule de dégrisement, garde à vue... J'ai commencé à me dire que l'alcool et moi n'étions pas compatibles. Mais c'était une obsession H24.
Plus tard, je me retrouve avec un collègue de travail à m'occuper d'un jeune qui était mort chez lui. Il y avait plein de bouteilles, la police et la famille n'étaient pas encore là. J'ai mis trois bouteilles dans mon sac. Mais tu fais quoi ?, m'a demandé mon collègue. J'ai dû répondre quelque chose comme : de toute façon, il ne va pas les boire... Il m'a dit que j'allais trop loin, mais je n'avais pas encore le déclic.
Dans ma tête, j'étais alcoolique, mais capable de m'arrêter quand je veux. Aujourd'hui, c'est toujours très compliqué. La personne avant moi a dit ce soir qu'il se sentait libre depuis qu'il ne buvait plus. Moi, depuis que j'ai arrêté, j'ai l'impression d'être comme enfermé. Après, j'ai aussi un fils et je ne veux pas qu'il vive les mêmes choses que moi."
Contact de la permanence des Alcooliques anonymes (365 jours/an) : 09 69 39 40 20.
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