"Je me retrouve à prendre des inconnus dans mes bras" : le tabou de l'alcoolisme brisé dans la pièce "Glissement"

Publié le par kreizker

RTBF La Première (Belgique), 3 Juin 2026

Avec "Glissement", son premier texte en tant qu’autrice, la comédienne Julie Lenain livre un spectacle profondément intime consacré à l’alcoolisme, au sevrage et à la résilience. Présenté comme un seul en scène, elle la partage avec une marionnette représentant son père, alcoolique dès l’enfance, abstinent à partir de 25 ans et resté sobre pendant plus de 40 ans. Un spectacle d’utilité publique qui implique ses spectateurs. Julie Lenain était l’invitée de Matin Première.

"Je crée une marionnette à l’effigie de mon père pour pouvoir parler d’alcool, parce que le sujet est encore assez tabou. C’est un outil pour convoquer, invoquer le passé, la mémoire, le souvenir. Comme si je me retrouvais, moi, Julie, petit enfant intérieur qui prend une poupée qui ressemble à son père pour jouer avec lui tous les soirs" défend d'emblée la comédienne.

Si le spectacle s’appuie sur son histoire familiale, l’enjeu dépasse rapidement le témoignage personnel. Pour nourrir son écriture, Julie Lenain assiste à des réunions ouvertes des Alcooliques Anonymes. Elle y découvre une communauté dont l’importance l’avait jusque-là échappée. "J’ai eu besoin de comprendre ce que mon père avait traversé, et effectivement, de comprendre comment des étrangers peuvent devenir des gens hyperimportants dans ta vie en l’espace de quelques heures. J’insuffle tous ces témoignages d’alcooliques anonymes dans mon texte, ça me permet aussi de ne pas avoir qu’une seule voix, celle de mon père", explique-t-elle.

Un spectacle participatif et d’utilité publique sur les dangers de l'alcoolisme

La représentation prend d’ailleurs la forme d’une de ces réunions des AA, dans laquelle le public est directement impliqué. Les spectateurs sont invités à prendre la parole et certains n’hésitent pas à partager leur expérience spontanément. Dès les premières représentations, des témoignages ont émergé, parfois chargés d’émotion. "Dernièrement, j’ai senti une femme au premier rang qui, dès les premières minutes, s’est mise à pleurer. Donc, à la fin du spectacle, j’ai été la voir. Je me retrouve à prendre des inconnus dans mes bras, des gens qui me remercient la voix tremblante, qui disent se reconnaître à 100%. Donc je pense que c’est un spectacle qui est d’utilité publique" estime Julie Lenain.

Cette dernière explique avoir elle-même traversé une période où sa propre consommation est devenue problématique, notamment après le décès de son père et d’autres épreuves personnelles. Elle insiste sur le caractère insidieux de cette évolution, un basculement souvent progressif et difficile à percevoir : "Avant, j’étais une bonne fêtarde, qui aimait recevoir, qui aimait la joie, la musique, le partage. Et l’alcool fait partie de tout ça. Mais à un moment donné, mon père est décédé et j’ai eu d’autres difficultés dans ma vie. Et je me suis mise à glisser. C’est très insidieux, à un moment donné, l’alcool est problématique parce qu’on subit notre propre consommation".

Malgré la gravité du sujet, Glissement reste avant tout un spectacle porteur d’espoir. Il raconte qu’il est possible de remonter du fond du gouffre et de retrouver sa dignité. La pièce est à voir au Centre Culturel d’Auderghem jusqu’au 7 juin.

 

 

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