Vision(s) d’en bas
5h02. Premier litre.
Pas de lumière.
Juste la bile, le cogneur dans la cage, les doigts arthritiques de tremble.
La bière pisse dans mon gosier — pâteuse, amère, couleur fioul.
Je m’auto-remplis.
Je ne bois pas.
Je m’anesthésie.
Je me rétracte. Centimètre par centimètre.
À mes pieds, le seau.
Fidèle.
Docile.
Je vomis sans y penser.
Il accueille.
Il recueille.
Rien ne m’écœure plus.
Même pas l’haleine de cave.
Ni les peaux mortes, les cloques jaunes, le cul qui saigne.
Je suis devenue une ruine.
Pas une tragédie grecque.
Une ruine industrielle.
Un site pollué que personne ne nettoiera.
Ça brûle.
Ça suinte.
Ça crie — en silence.
L’enfer ?
Non.
Moi.
Et là, ils arrivent.
Sans prévenir.
Les tableaux.
Bosch, surtout.
Il me saute dessus comme un clébard affamé.
Me mange les yeux.
Me broie le cerveau.
Je vois un entonnoir dans mon ventre,
Un cul transpercé,
Des jambes qui bouillent.
Les miennes.
Je ferme les yeux.
Erreur.
Dedans, c’est pire.
Je suis la toile.
La salope peinte en feu.
Une torche humaine.
Une offrande.
Une erreur anatomique.
Parfois, je glisse hors du tableau.
Mais je tombe.
Ni dans le sommeil.
Ni dans l’oubli.
Dans un tunnel noir, en boue vivante.
Une descente.
Une noyade sans eau.
Jules Verne sur acide.
Crack & chute libre.
Je fonce, corps nu, vers un noyau de lave.
Ça lèche.
Ça crame.
Et ça ricane dans mes oreilles internes.
Y’a plus de haut.
Plus d’air.
Plus de sortie.
C’est ça, l’Enfer.
Pas les flammes.
Pas les diables.
La solitude.
Le mutisme.
Et cette honte, collée aux tripes :
avoir pitié de soi.
Je ne les ai pas choisis, ces images.
Elles m’ont choisie.
Elles ont forcé l’entrée, comme un viol sans corps.
Elles ont parlé la langue de mon effondrement.
Moi, j’avais plus de mots.
Plus de nerfs.
Plus de filtre.
L’art ?
Pas un refuge.
Un miroir noir.
Un dieu moqueur.
Une vérité qui pue le vomi et les heures sans nom.
8h27.
Le jour veut entrer.
Je lui crache au carreau.
Ma peau tire.
Ça suppure.
Ma langue a des gencives de pierre.
L’alcool n’a pas effacé.
Il a creusé.
J’essaie d’ouvrir la fenêtre.
Pas pour l’air.
Pour que ça sorte.
La bête.
La voix.
Le cri muet.
Je reste là.
Figée.
Le regard dans le vide, mais le vide plein.
Bosch refait surface.
Encore.
Toujours.
Ce n’est plus une hallucination.
C’est une intrusion.
Un forçage.
Il me colle aux nerfs.
Il repeint mes synapses.
Ses diablotins me démembrent de l’intérieur.
Mon corps est devenu le tableau.
Pas le cadre.
Pas le sujet.
Le lieu.
Je me regarde chier.
Boire.
Saigner entre les jambes.
Bête pendue.
Il n’y a plus de regard tiers.
Je suis mon propre voyeur,
ma propre exécution.
La psy appellerait ça comment ?
« Retour du refoulé » ?
Non.
Accouchement d’une merde sacrée.
Une bouillie de honte, d’effondrement, de réminiscence.
Une chair sans image.
Alors elle convoque les pires.
Celles qu’on croyait figées dans les musées.
Celles qu’on croyait mortes.
Je n’ai jamais choisi Bosch.
C’est lui qui m’a prise.
Comme un dieu.
Un père.
Une main dans la nuit.
Je n’avais plus de mots.
Juste ce langage-là.
Iconographique.
Brutal.
Incestueux.
Je suis entrée dans l’enfer par les yeux.
J’en suis sortie par le cul.
Et je suis restée coincée entre les deux.
7h14.
Le seau est plein.
Moi aussi.
Je me relève.
Ou je crois.
Ou je rêve.
J’ai arrêté de boire.
Enfin, j’ai essayé.
Mais Bosch est resté.
Il vit en moi.
Il frotte son pinceau dans mes souvenirs.
Il me regarde.
Encore.
Toujours.
Depuis l’arrière de mes paupières.
Je suis sobre.
Mais l’enfer est accroché dans ma nuque,
comme un tableau qu’on ne décroche pas.
Texte d'Agnès
Intitulé Vision(s) d’en bas, il explore un univers très viscéral et intérieur, avec un langage cru et imagé, et une forte référence à Bosch.
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