FRANCE, Al-Anon Saint-Jean-de-Luz
in "Sud Ouest", mercredi 27 avril 2011
Les paroles anonymes de femmes d'alcooliques
Deux fois par mois, les proches de malades de l'alcool se réunissent pour partager leurs espoirs et leurs souffrances. Une façon de reprendre le contrôle de leur vie.
Pas de photos, s'il vous plaît. Et surtout changez nos prénoms », demandent… Noémie et ses trois amies. « L'anonymat est la base de tout ici », reprend celle qui coordonne depuis des années le groupe de discussion Al-Anon, qui réunit les proches des malades de l'alcool. Car il faut le dire d'emblée, l'alcoolisme est un mal familial. Il détruit le consommateur aussi bien que son entourage qui finit par être rongé par l'obsession, l'anxiété, la colère, la négation ou la culpabilité.
C'est pour aider les familles d'alcooliques qu'Al-Anon tient une permanence deux fois par mois dans une salle communale du quartier Urdazuri. Alors peu importe le prénom, à partir du moment où ceux et celles qui parviennent à pousser la porte se sentent en confiance : « L'anonymat, c'est une façon de protéger notre entourage. » Une forme de honte ? « Ce n'est pas ça. Tout le monde ne peut pas comprendre ce que nous vivons. Honnêtement, vous pensez que le regard des gens ne change pas quand ils apprennent que mon mari est alcoolique ? »
Femme d'alcoolique à vie
Noémie porte les plaies intérieures d'une vie tailladée par la bouteille des autres. « Mes parents étaient alcooliques, cela a eu des conséquences désastreuses sur mon éducation. J'ai aussi épousé un alcoolique, un acte manqué peut-être… Je l'ignorais, car au début il ne buvait que de l'eau pétillante. Plus le temps passait, plus sa consommation d'alcool augmentait, il buvait du soir au matin. Nous avons frôlé le divorce. Il a suivi plusieurs cures et ne boit plus une goutte depuis dix-neuf ans. Mais un alcoolique, même abstinent, reste un alcoolique. »

Les réunions ont lieu dans le local communal dans le quartier Urdazuri
Noémie vient à Al-Anon depuis vingt ans. Pour partager la parole, mieux comprendre sa souffrance et desserrer l'étau de sa culpabilité. « Car la plupart du temps, l'entourage pense qu'il est responsable de la maladie de l'autre. Le plus dur, au début, c'est d'admettre qu'on ne peut pas faire changer l'être qu'on aime. »
À l'autre bout de la table, Chloé soupire : « Moi aussi, quand je suis venue la première fois à Al-Anon, j'ai cru que je pouvais sauver mon mari… » Mais après treize ans d'abstinence, son époux a mis fin à ses jours. Depuis, Chloé continue de venir deux fois par mois au groupe de parole pour se reconstruire et aider les autres. « Le jour de l'enterrement, ma fille m'a dit : "Maman, tu n'y es pour rien". Elle avait participé à plusieurs séances à Al-Anon. C'est la preuve qu'elle avait réalisé un gros travail sur elle-même en venant ici. » Participer à un groupe de parole, c'est une manière de sortir de l'isolement : « On ne souffre pas moins, mais on comprend mieux les choses », insiste Isabelle.
Mettre du « je »
Al-Anon ne donne pas de solutions miracles mais quelques clés pour réussir à aller de l'avant. Le but est de remettre un peu de « je » dans une vie où la raison s'est évaporée dans les vapeurs d'alcool. « Avant de venir ici, j'avais un spot braqué continuellement sur mon mari. J'ai compris qu'il fallait sortir de ce cercle vicieux qui me détruisait et qui lui mettait la pression. Depuis mon changement de comportement, il a enfin l'espace d'être lui-même. » Noémie va dans son sens : « A trop être sur leur dos, à vouloir jouer les sauveurs, on devient des espions ou des maîtres chanteurs. C'est la tyrannie de la faiblesse qu'on appelle culpabilité. »
Al-Anon est également ouvert aux hommes, même s'ils sont plus rares à pousser la porte de l'association. L'orgueil peut-être. « Ils disent : "Ma femme est déprimée'' mais rarement "elle est alcoolique". Or, ce n'est pas en donnant des antidépresseurs qu'on soigne un malade de l'alcool. »
Le chemin de la guérison est souvent long pour retrouver une tranquillité d'esprit et une certaine joie de vivre. « J'ai connu trois maris, termine Noémie. Avant, pendant et après. Je ne connaissais pas cette dernière personne. » Comment a-t-elle fait pour rester toutes ces années avec lui ? « Je crois que je l'aimais suffisamment pour lui donner l'opportunité de me présenter l'être qu'il est en dehors de l'alcool », lâche-t-elle avant de conclure : « Je l'ai aperçu. »