"«Un nouveau départ, et une nouvelle vie!». Le premier Congrès suisse des Alcooliques Anonymes a eu lieu à Granges-Paccot"

Publié le par kreizker

in "La Liberte" (Suisse), 22 Juin 

La manifestation, qui s’est tenue à Forum Fribourg, marque les 70 ans du mouvement des AA de Suisse romande et les 50 ans pour la Suisse italienne. Deux alcooliques abstinents témoignent de leur parcours à cette occasion.

Le regard de la société sur cette maladie reste très jugeant, estiment deux alcooliques aujourd’hui abstinents

Le regard de la société sur cette maladie reste très jugeant, estiment deux alcooliques aujourd’hui abstinents

Seul, je n’arrivais pas à arrêter. Le groupe, sans pression, a une force que je n’ai pas», assure Henri* qui s’est réapproprié sa vie après 20 ans d’abstinence, épaulé par les Alcooliques Anonymes (AA). Avec son collègue de groupe Etienne*, ils ont participé ce week-end au 1er Congrès suisse des AA, qui s’est tenu dans les murs de Forum Fribourg, à Granges-Paccot. Ils relatent à cette occasion leur parcours.

 

Henri grandit dans une famille où l’alcool sort déjà ses griffes: son père boit trop. Lui commence à prendre des verres dès 15 ans sur les chantiers, pour fêter ou comme «remède pour gérer ses émotions». Dès 18 ans, l’alcool devient quotidien. Peu à peu, son mariage, ses enfants et son travail en pâtissent. «Quand je buvais en soirée, il m’était inconcevable de passer à une boisson sans alcool, comme le faisaient des amis. Malgré les reproches de mon entourage, je rejetais la faute sur les autres et minimisais la situation, j’avais toujours des excuses. Même lorsque mon ex-épouse m’a menacé de divorce, que j’ai eu des casses de voiture ou des menaces de mon employeur, cela ne m’a pas suffi.» Le déclic? «Il a fallu que je perde mon couple, mon travail et mon permis pour que je comprenne que j’avais gâché ma vie. J’ai fait des tentatives de suicide. Jusqu’au jour où attaché sur un lit d’hôpital, j’ai décidé qui si je n’arrivais ni à mourir ni à vivre, il me fallait changer!»

Etienne commence plus tôt encore: à 14 ans, au CO. Pour lutter contre sa timidité en public, lui qui n’aime même pas le goût de l’alcool. Il prend vite conscience de sa dépendance. Avec, dès 25 ans, les premiers symptômes physiques: sous sa douche un matin, il réalise que ses mains tremblent… «La limite entre un gros buveur et un alcoolique? Lorsqu’une personne comprend que l’alcool constitue un problème dans sa vie. Pour moi, c’était que j’avais besoin de boire pour commencer la journée.» Mais il faudra encore 14 ans pour qu’il cesse de consommer. A l’instar d’Henri*, il alterne périodes de sevrage et rechutes. «A peine j’arrêtais de boire, je n’avais plus que ça en tête!» Il finit aussi par tout perdre: sa femme, son travail, le lien avec sa fille.

Etienne et Henri trouvent leur planche de salut via le mouvement – après un passage dans des centres de traitement des addictions, qui les orientent vers les AA.

 

« J’ai découvert qu’il est possible de vivre, et très bien, sans alcool! Ce n’est pas qu’une punition »
Henri*·Alcoolique abstinent

Henri se rend dans le groupe au début «avec sa coquille de Calimero», image-t-il avec humour: «Je me posais en victime, refusant mes responsabilités et convaincu que je ne m’en sortirai jamais.» Mais en entendant témoigner les autres d’un vécu qui semble le sien, il a un déclic: «Ils m’ont donné envie de découvrir leur «recette», eux qui s’en étaient sortis». Il se met à y croire, prêt à demander de l’aide, sort du déni. C’est le moteur d’un profond changement.

Etienne, lui, arrive «terrorisé» à sa première réunion. Mais immédiatement en entendant les témoignages, il «sait qu’il est au bon endroit; il y a sa place», après avoir tenté en vain de chercher une «solution miracle» auprès de psychiatres.

«Un jour après l’autre»

La maxime clé des AA? «Tu n’es pas responsable de ta maladie, mais tu es responsable de ton rétablissement. Cette phrase m’a permis d’avancer pour écrire un nouveau chapitre de ma vie, avec l’aide des autres», confie Henri. «Le mouvement laisse entière liberté à ses membres, n’impose rien. Si nous avions eu la moindre contrainte, nous ne serions plus revenus!» Il s’agit d’abord pour la personne d’accepter qu’elle a perdu la maîtrise. Puis lui donner les clés «pour vivre sobre et le mieux possible». En progressant au jour le jour: «L’idée est de se dire qu’on ne consomme pas durant les 24 prochaines heures. Et de 24 en 24 h, le court terme s’allonge et tout devient possible.»

«Ce n’est pas une recette miracle et elle ne conviendra peut-être pas à tous. Mais pour nous, cela a été salutaire!» glisse le duo qui assure vivre depuis son abstinence de façon confortable, sans plus penser à la boisson.

Cependant, ils ne cachent pas avoir passé au début par une période difficile.

Henri multiplie les soucis, sous le coup d’une peine de prison pour récidive après avoir causé un accident de circulation. Mais alors que jusque-là, il aurait fui en «buvant un coup pour passer ce cap», il a pu compter sur le soutien bienveillant du groupe. Sans pression, ni que l’on fasse les choses à sa place. «En écoutant les autres parler de leur expérience, cela nous pousse vers l’avant. Il n’y a ni palmarès, ni hiérarchie, ni religion même s’il y a une dimension spirituelle. Ce n’est pas une secte!» rit-il.

Pour Etienne, les 2 premières années sont rudes, son verre d’eau face aux railleries des copains. Puis il ne fréquente plus les gens qui boivent et n’en entend plus parler. «La société a évolué, il est plus aisé de refuser un verre et plus courant de voir des gens qui ne boivent pas», constate-t-il à l’instar d’Henri. «L’instauration du 0,5‰ a contribué à éveiller les consciences. Mais le regard sur cette maladie reste jugeant, même si tout le monde connaît quelqu’un de concerné.»

Et arrêter de consommer ne suffit pas. Il faut mettre en place des stratégies pour que cela perdure. Au début du rétablissement, éviter les événements susceptibles de tentation. Puis faire le tri entre amitiés nouées autour de l’alcool ou réelles. Et instaurer des astuces, comme choisir à l’avance ce qu’on aimerait boire.

« La prévalence d’une telle addiction serait d’environ 10% dans la population générale »

Dr Christine Davidson·Présidente du mouvement des AA de Suisse romande et italienne

Renaissance

Aujourd’hui, ils revivent: «Depuis que j’ai arrêté l’alcool, j’ai tout retrouvé: une amie, un travail, une belle relation avec mes enfants, un équilibre pour une vie heureuse», se réjouit Henri. «J’ai découvert qu’on peut arrêter de boire et le vivre en plus super bien!» fait écho Etienne, qui compte désormais plus d’années de sobriété (30) que de dépendance (25).

Pourquoi dès lors rester dans un groupe? «Car on ne guérit jamais totalement de l’alcool, d’où le terme d’alcoolique abstinent: je reste malade de mes émotions», illustre Henri. «Et pour soutenir les nouveaux arrivants. Transmettre ce message qu’il est possible de vivre, et très bien sans alcool! Ce n’est pas qu’une punition. Sinon, cette vie ne ferait envie à personne.»

10% de la population est touchée

Ce week-end s’est tenu à Forum Fribourg le 1er Congrès suisse des Alcooliques Anonymes (AA), où 300 personnes étaient attendues. «Organisé à l’occasion des 70 ans de présence des AA en Suisse, il vise à mieux faire connaître leur action auprès du public ou des professionnels de la santé», communique son comité. Les AA sont une «association d’hommes et de femmes qui partagent leur expérience afin de résoudre leur problème de dépendance et aider d’autres à se rétablir». Le mouvement, présent en Suisse depuis 1956, compte des groupes dans tout le pays. L’anonymat y est la règle visant à «protéger les personnes qui participent aux réunions et garantir la confidentialité des échanges».

«Fribourg était le lieu idéal pour ce congrès, au centre des cantons romands. Et c’est une ville bilingue faisant le pont avec les AA germanophones», estime la présidente du mouvement pour les AA de Suisse romande et italienne, Christine Davidson. Médecin psychiatre-psychothérapeute, spécialiste des addictions, elle en est la porte-parole en tant que non-alcoolique. «L’objectif est d’aider les gens à vivre une abstinence heureuse, via le modèle des 12 étapes. Ce qu’il propose est complémentaire et renforce les approches thérapeutiques que nous proposons à nos patients.»

A noter que «les études qui ont été effectuées sur la question depuis 1950, date de la reconnaissance de l’alcoolisme comme une maladie, montrent toujours la même prévalence qui est d’environ de 10% de la population générale pour sa fourchette basse».

Publié dans AA Suisse

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