“Grâce aux Alcooliques Anonymes, j’ai retrouvé ma dignité” : en immersion au sein d’un groupe de parole
France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, 29 Septembre 2026
Ils s’appellent Yvette, François, Louis. Chaque mardi, ils se donnent rendez-vous dans un local à Croix-de-Neyrat, à Clermont-Ferrand. Ils sont Alcooliques Anonymes et tentent de lutter contre la maladie. Ils ont accepté de nous accueillir au sein de ce groupe de parole qui va bientôt fêter ses 30 ans.
Ce mardi soir-là, ils sont quinze à venir au local du 32 rue du Solayer, dans les quartiers Nord de Clermont-Ferrand. Six femmes et neuf hommes, plus ou moins jeunes. Ils se saluent tous, s’embrassent de bon cœur, fument souvent une cigarette avant que la séance ne commence. Deux viennent pour la première fois. Tous ont un point commun : une dépendance à l’alcool qui les pousse à frapper à la porte des Alcooliques Anonymes, les AA. Ils s’assoient autour de tables disposées en carré, trouvent une chaise, se sourient. Les “amis” sont là, comme ils disent. Parmi eux, François, sobre depuis 11 ans, s’occupe du café. “Je vais préparer jusqu’à quatre cafetières ce soir. C’est du déca, je précise. On boit du café comme des alcooliques”, lâche-t-il en riant.
Il est 20 heures et le groupe de parole ouvert peut commencer. Yoan en est le médiateur. Il commence : “Le but est de devenir abstinent et d’aider les autres à le devenir”. Le groupe observe une minute de silence “pour l’alcoolique qui souffre encore”. Yoan salue Florian et Sandra, les nouveaux venus, rappelle la règle d’or de ne pas se couper la parole et distribue la méthode des AA. Les fondateurs du mouvement ont adopté des recommandations générales, les “douze traditions”. Elles assurent la pérennité et la croissance des milliers de groupes qui forment l’association au niveau mondial. Le douzième principe indique : “L’anonymat est la base spirituelle de toutes nos traditions et nous rappelle sans cesse de placer les principes au-dessus des personnalités”.
Revenez, ça marche
Louis, Alcoolique Anonyme
Vincent, aux multiples tatouages et aux cheveux longs, prend la parole : “Bonjour. Je m’appelle Vincent et je suis alcoolique”. Un leitmotiv de présentation qui ponctue chaque prise de parole, comme dans les films. Vincent lit la méthode. Il passe le relais à François, qui adresse un mot d’accueil. Louis, qui fêtera bientôt ses cinq ans d’abstinence, et fêtera sa “cinquième bougie avec ses amis AA”, pioche un petit papier dans la boîte à thèmes. Ce soir, il faudra aborder la question suivante : “Réussir à se changer sans devenir un autre”. Tout un programme pour les AA. “J’apprends à vivre avec mes émotions. J’ai consommé de l’alcool de mes 13 à 35 ans. Je me la collais. J’avais des black-out. Je ne me souvenais de rien. Grâce à ce programme, j’ai appris à vivre avec mes émotions. "Essayer 24 heures c’est déjà beaucoup”, continue Louis. Vivre au jour le jour est donc l’objectif des AA. Le débit de Louis est fluide, la voix ne tremble pas. Il évoque la neuvième tradition : celle qui dit qu’il n’y a pas de chefs chez les AA. Il termine ainsi ses propos : “Revenez, ça marche”.
31 ans d'AA
C’est au tour d’Yvette de parler. Avec ses jolies lunettes et sa tenue soignée, c’est la doyenne de la soirée. À 75 ans, elle participe aux groupes de parole depuis 31 ans. “Je n’ai pas l’impression d’avoir changé. Je suis hypersensible. J’ai commencé à boire de manière cyclique et efficace”, confie-t-elle. Elle évoque ses peurs qui l’ont fait boire, ses trous de mémoire liés à l’alcool, les souffrances de sa fille. Yvette insiste, la voix tremblante : “Grâce aux AA, j’ai retrouvé ma dignité. Je sais ce que j’ai fait la veille. Il a fallu que je vienne ici pour me connaître”. Elle touche son alliance en parlant, les autres l’écoutent attentivement. Yvette sourit, parle de sa dépendance sans ne jamais rien cacher. Elle conclut : “Bienvenue surtout. Ça marche. Il ne faut pas se décourager. Les AA m’ont sortie de cette dépendance”. Le groupe reprend en chœur : “Merci Yvette”.
Chaque mardi, un groupe de parole d'Alcooliques Anonymes se tient à Clermont-Ferrand, depuis 30 ans.
Les ravages de l'alcool
Yvette nous confiera à la fin de la réunion qu'elle a "pris sa première cuite à l'âge de 16 ans". Elle raconte : "Je n'avais pas préparé des dissertations pour le lycée. Angoissée comme j'étais, j'ai bu la moitié d'une bouteille de porto dans le bar de mes parents. Voilà comment j'ai réussi à traiter mon angoisse". Elle repère alors que l'alcool l'apaise. Yvette se marie plus tard. Un mariage qui tourne mal. Elle tombe enceinte de sa fille et assure "ne pas avoir bu une goutte" pendant sa grossesse. Mais l'alcool revient. "C'est comme ça que je suis devenue alcoolique", lâche la septuagénaire. Yvette affirme ne pas boire au travail. Elle occupe un poste dans l'enseignement. L'alcool fait partie de son quotidien. Elle se remarie et lorsqu'elle va pour déménager, "trouve plein de bouteilles à la cave". Yvette découvre les AA et décide d'arrêter l'alcool. Son plus grand regret : avoir fait souffrir sa fille. Elle trouve aujourd'hui du réconfort auprès d'une relation plus saine auprès de son petit-fils né en 2008.
Les prises de parole s’enchaînent dans le calme et toujours avec bienveillance. Vincent le musicien, Louis et ses passions dévorantes, Fabrice et sa “journée de m...”, se livrent sans détour. Angèle se raconte aussi : “Les AA c’est formidable. On est toujours bien accueillis. C’est le seul endroit où je vis les choses. On ne me juge pas, c’est hyper important. Je ne croyais pas qu’en venant je ne boirai plus. Cela s’est fait naturellement”. Ces témoignages peuvent surprendre : ils sont sincères, forts et ne dégoulinent jamais de bons sentiments. Ils redonneraient presque foi en l’humanité.
Une dimension spirituelle
C’est à un petit nouveau de parler. Florian étonne tout le groupe en précisant qu’il est abstinent depuis le 18 mai 2021. Il souligne : “Je viens car je manque d’humilité. J'ai commencé à boire quand j’avais 13 ans”. S’il revient au groupe de parole une deuxième fois, on lui remettra le livre “Vivre sans alcool”. Ce mardi-là, deux AA se verront offrir ce guide. Ce qui frappe dans cet enchaînement de témoignages, c’est la grande bienveillance qui règne. Chacun s’écoute, se respecte, évoque ses démons et finalement, comment les AA les ont sauvés. Rien de miraculeux mais la nécessite de s’entraider. Certains piochent frénétiquement dans des boîtes de bonbons mises à disposition. Un AA explique qu’il fréquente ce groupe à Clermont-Ferrand mais qu’il en voit d’autres, notamment en vacances. François et Yoan nous diront à la fin de la séance qu’ils envisagent d’aller à Paris pour “faire un marathon de groupes de parole”. Incroyable.
Les AA ont aussi développé un système de parrainage pour accompagner les malades alcooliques. Cette relation de confiance est l’une des clés de la méthode. La dimension spirituelle est également importante. Les Alcooliques Anonymes ne forment pas une association religieuse : croyante, athée ou agnostique, toute personne ayant un problème avec l’alcool a sa place au sein du groupe. Mais la méthode AA propose une ouverture spirituelle. Chacun est libre de s’approprier cette dimension selon son désir personnel. Sur l’un des murs de la salle municipale, “Agir aisément par la grâce de Dieu” rappelle cet aspect de la méthode. Les AA doivent aussi suivre douze étapes pour sortir de la dépendance.
Les 30 ans du groupe de Clermont-Ferrand
L’association est née aux USA, en 1935. On compte désormais 2,5 millions de membres dans le monde et 550 groupes en France. À Clermont-Ferrand, le groupe fêtera ses 30 ans le 10 octobre prochain au 32 rue du Solayer. Cela fait trois décennies que les AA tiennent au minimum une réunion hebdomadaire. François se souvient : “Même pendant le COVID, on venait avec des masques”. Lui qui ne rate quasiment pas un mardi depuis 11 ans est l’un des piliers du groupe de la capitale auvergnate. Nous l’avions rencontré il y a 3 ans. Lui qui buvait jusqu’à trois cubis de rouge par jour, a pu se reconstruire grâce aux AA.
Grâce aux AA, on n'est pas tout seul face au produit et face aux problèmes
François, abstinent AA depuis 11 ans
Le 10 octobre, une réunion sur le groupe d’attache ouvrira les festivités puis une seconde sur le “phare dans la nuit”. François insiste : “On va aussi avoir un petit goûter, sans alcool bien sûr. Pour moi, les AA c’est vraiment cette lueur aujourd’hui. Quand j'ai des problèmes, quand il y a quelque chose qui ne va pas, je sais que je peux appeler des amis, je sais que je peux venir en réunion. Je sais que je ne suis pas tout seul. Grâce aux AA, on n'est pas tout seul face au produit et face aux problèmes”. Il est presque 22 heures. La réunion touche à sa fin. Yoan reprend la parole. Les AA se prennent la main pour réciter une prière. Yoan glisse malicieusement : “C’est vraiment comme dans les films”. Un chapeau est tendu pour recueillir des dons. La transparence du financement de l’association est aussi l’une des clés de voûte des AA. Certains ont le sourire aux lèvres, d’autres la mine plus grave. Ils aident à remettre la salle en ordre et à ranger les tables et les chaises. "Les amis” sortent fumer et prolongent la séance dehors. Ce mardi-là, ils étaient nombreux. “Plus qu’un soir de Ligue des Champions”, plaisante François. Tous sont venus chercher “ce phare dans la nuit”.
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