"Flight" avec Denzel Washington : un grand film sur l’alcoolisme

Publié le par kreizker

in "Le Nouvel Observateur", 19 février 2013

 

Robert Zemeckis sur le retour. Dans "Flight", le réalisateur de "Retour vers le futur" met en scène Denzel Washington, qui incarne Whip Whitaker, un pilote chevronné qui réussit à faire atterrir son avion après un incident en plein vol, mais confronté à des problèmes de dépendance à l'alcool. Critique du film par le psychosociologue Pierre Veissière.



Une première demi-heure de spectacle époustouflant : du décollage au crash de l’avion, on est scotché à son siège. Mais l’aviation, tout comme l’Amérique, les allusions religieuses ou judiciaires à venir ne sont qu’un décor.

 

Le vrai sujet, tout au long du film, c’est le pilote, le commandant Whitaker, et la tragédie de sa dépendance à l’alcool, dévoilée après l’accident : il a réussi, alcoolisé, une manœuvre salvatrice qu’aucun pilote chevronné, test postérieur à l’appui, n’a pu réaliser… à jeun.

 

C’est donc à la fois un héros qui, par une décision, soudaine, imprévisible et impeccable, a sauvé la presque totalité de ses passagers ; mais c’est aussi un délinquant au regard de la loi, puisqu’on déplore plusieurs victimes et qu’il est soupçonné d’avoir eu, pendant ce vol, de l’alcool dans le sang.

 

Le drame accentue les tensions internes

 

Bon nombre d’alcoolodépendants, par une étrange alchimie entre leur tempérament et l’éthanol, tutoient le ciel et les dieux ; ils se jouent de situations imprévues, ils sont drôles, vifs, audacieux, entraînants. Pendant un certain temps. Car après l’apogée et une latence variable, la dégradation, jusque-là souterraine, va miner l’édifice.

 

Le commandant avait encore belle apparence. Mais le drame va accentuer toutes ses tensions internes d’alcoolodépendant en fin de droits. Il veut sauver la face, ne pas boire ? Il va être encore plus happé par l’alcool, et s’enivrer davantage.

 

Il bande sa volonté et veut arriver à s’arrêter tout seul ? Il rechute de plus belle. Pourtant, il a des amis, il rencontre une très belle femme, qu'il séduit, il a de l’argent, il veut être reconnu innocent ? Rien n’y fait.

 

Près de lui,le colosse dealer John Goodman, archétype du camé indestructible (composition savoureuse), est apparemment capable de continuer à se shooter toute sa vie sans souci. L’actrice anglaise de rêve, Kelly Reilly, qui joue "Nicole", va avoir un parcours plus classique : après pas mal de mésaventures, elle fait une overdose, apprend l’existence des Alcooliques Anonymes, et s’en sort avec eux.

 

 

La tentation de la lutte solitaire

 

La tentative de lutte solitaire, le désir de sauver la face, le déni viscéral du pilote piégé, l’humanité profonde sont, puissamment et sensiblement, incarnés par Denzel Washington, déjà récompensé par plusieurs trophées officiels. Tout le monde d’ailleurs dans cette production, acteurs, réalisateur, scénariste, perchman inclus… fait un bien beau travail, sans la moindre guimauve.

 

Ce film est plein de rebondissements que je ne veux évidemment pas dévoiler, pour laisser aux futurs spectateurs le plaisir de la découverte.

 

Juste un mot sur la fin, qualifiée, par quelques critiques myopes, de happy end conventionnel, ou de moralisatrice. C’est bien mal connaître le problème des addictions et leur solution, que l’action se situe aux USA ou ailleurs.

 

La tentation perpétuelle est de faire comme la chèvre de Monsieur Séguin : lutter tout seul contre le loup, jusqu’au bout. Croire naïvement, sincèrement qu’on va y arriver. Persister à patauger dans le désastre, et finir par perdre sa vie.

 

Admettre la défaite

 

La solution efficace, après s’être bien battu, est d’abdiquer, de demander de l’aide, principalement à ceux de ses pairs qui sont déjà sortis d’affaire. Admettre la défaite permet la paix. Ceci passe par l’abandon du déni, du mensonge, par la franchise, quel que soit le prix social à payer. Avec adieu définitif aux masques et à la gloriole.

 

Ce n’est pas du tout joué : jusqu’au dernier moment, le dépendant se débat comme un beau diable. Dans "la vraie vie", certains d’ailleurs refusent de renoncer, et meurent tous les ans, par dizaines de milliers ici, par millions dans le monde.

 

La fin heureuse n’est pas automatique. Le drame terminal non plus, si seulement le déclic se produit. Réponse au cinéma. Suspense !

Publié dans divers en vrac

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