FRANCE, bretagne
in " Ouest-France", 29 avril 2011
Pierre, 51 ans, Gouesnac'h.
« L'alcool, la norme »
« L'alcool, c'était la norme autour de moi : mes grands-pères, mon père et mes deux frères étaient alcooliques. À 17 ans, à Paris, je buvais et je jouais aux cartes avec mes collègues de travail. Presque tous les jours, de 22 h à 2 h. On ne se couchait pas toujours. On allait dans les bars. Quand j'ai débarqué dans le Nord-Finistère, il y a trente ans, paysans et pêcheurs n'hésitaient pas à me payer un coup à boire, pendant ma tournée de facteur. Entre deux apéros, je m'en payais un autre au comptoir. »
Premier déclic
« 1982. L'année de mes premiers ennuis avec mon employeur. Je n'arrivais plus à cacher mon alcoolisation. Le premier déclic est venu grâce à la justice, pour une affaire d'héroïne. Elle m'a ordonné de me soigner. Je risquais la prison. Je savais que si je perdais mon travail, je serais foutu. Du coup, j'ai fait un sevrage de 21 jours, à l'hôpital. J'ai pu reprendre mon travail. Un an après, je me suis marié. Et je suis devenu papa. »
La rechute
« J'ai divorcé en 1991. Après sept ans d'abstinence, j'ai repris un demi. Je n'ai pas dessaoulé pendant deux ans et demi. Les comas éthyliques se sont multipliés. Je me réveillais régulièrement en cellule de dégrisement. J'étais incapable de m'occuper de ma fille. Je ne l'ai pas vue pendant trois ans. »
Le quotidien avec l'alcool
« Mes amis buvaient tous. Ou presque. Ils ne travaillaient pas. Mon logement, c'était un taudis : vaisselle de six mois dans l'évier, des bouteilles vides partout, des mois de loyers en retard... Je ne parle pas du ménage ! C'était comme un squat. J'accueillais tous les Gavroche du coin. J'étais interdit de séjour dans pas mal de troquets. Je faisais beaucoup d'esclandres. »
Le trop plein
« Fin 1993, j'étais totalement cuit. Je n'en pouvais plus. J'ai demandé à un généraliste de m'enfermer pour m'empêcher de boire. J'ai passé cinq semaines en alcoologie. Ce n'était pas facile. Mais j'avais compris qu'il fallait que je fasse la paix avec mon passé. Avec ma famille. Que j'étais incapable de gérer l'alcool et que je ne pourrais plus en avaler une goutte. Je l'avais admis. Le premier pas était franchi. »
Groupes de parole
« Pendant mon sevrage, j'ai entendu parler de groupes de parole. J'ai choisi les Alcooliques anonymes. Ils m'ont proposé une introspection. De faire le ménage avec mon passé et d'aller m'excuser auprès de ceux que j'avais importunés. J'ai aussi appris à me pardonner. Aux Alcooliques anonymes, je parle de choses inavouables sans être jugé. Tout le monde me comprend : chacun a ses casseroles. Ce mouvement m'a permis de sortir la tête de l'eau, de devenir abstinent et d'apprendre à vivre sans penser en permanence à cette épée de Damoclès. »
L'estime de soi retrouvée
« L'alcool m'a permis de faire illusion. Jusqu'à ce que je m'écroule. Parce que ça finit toujours comme ça. Mais il est possible de s'en sortir. Ma fille n'avait plus de père. On a désormais des rapports très profonds. Grâce aux Alcooliques anonymes, j'ai trouvé une estime de moi que je n'avais jamais ressentie. J'ai trouvé une paix et une fraternité indéfectible. Je ne me sens plus jamais seul. »