« Tu te suicides à chaque verre »

Publié le par kreizker

in "Alcool : les étudiants face à une institution"

Quentin Cizeron, étudiant en journalisme a réalisé, dans le cadre de ses études, une enquête sur l'alcool dans le milieu étudiant. A cette occasion, Quentin a participé à une réunion Alcooliques anonymes à Cholet.

Des soirées étudiantes festives à l’obscurité de la maladie, l’alcool n’occupe pas la même place dans les différents parcours de vie. Pour eux, membres des Alcooliques Anonymes et anciens étudiants, les premières ivresses ont eu beaucoup plus de conséquences qu’imaginé, à l’heure du premier verre. Ils racontent et explorent, en profondeur, leur passé noyé.

Le panneau AA, discrètement accroché à un tuyau de descente du bâtiment le temps des réunions.

Le panneau AA, discrètement accroché à un tuyau de descente du bâtiment le temps des réunions.

Les enfants rient autour d’un toboggan, au centre d’un espace vert reculé de Cholet. Les passants profitent, en solitaire ou en famille, d’un samedi matin ensoleillé de la fin du mois de juillet, après une semaine grise dans les Mauges. Un peu plus loin, à l’écart, un petit bâtiment ayant passé sa première jeunesse accueille au compte-goutte une demi-douzaine de personnes. Une petite pancarte marquée des lettres AA se balance contre le tuyau auquel elle est suspendue. Bien loin de l’agitation du centre-ville en ce jour de marché, les Alcooliques anonymes se réunissent pour la réunion répondant au nom de « Sérénité ».

 

 

«  Je voulais appartenir à un groupe »

 

Dans une petite salle aux murs blancs, neutres, parfois habillés de quelques affiches de l’organisation née en 1935 aux États-Unis, une table occupe le centre de la pièce. Autour d’elle, douze chaises. Pendant que les différents membres s’installent en discutant, David sert le café et dispose des bonbons sur la table : « Il n’y a plus d’alcool, mais qu’est-ce qu’on mange du sucre », sourit-il. Aujourd’hui, ils seront six à revenir sur leur semaine, leur vie. Leurs angoisses, leurs doutes, leurs réussites aussi. Le thème du jour : « Le regard des autres », annonce Jacques, le modérateur de la séance. Pendant plus d’une heure, chacun prend la parole et fait le point.

 

Certains espèrent devenir abstinent, d’autres le sont déjà. David n’a pas bu une goutte depuis presque 2 ans : « C’est un bon thème, parce que je me dis que ça part de là. À l’âge d’être étudiant, je me rappelle que le fait de consommer de l’alcool me permettait d’affronter le regard des autres. Je n’étais pas très bien dans ma peau. Je voulais appartenir à un groupe, boire avec tout le monde et faire tomber mes complexes. » D’après les derniers sondages effectués au sein de l’association, en 2020, moins de 2 % des membres ont moins de 30 ans. « On est à un âge où l’on ne se pose pas la question de savoir si on est alcoolique, où l’on n’a peut-être pas la maturité, et pourtant… »

 

Les Alcooliques anonymes conservent de nombreuses publications et témoignages au sujet de l’alcool. Crédits : Quentin Cizeron.

Les discours émus tranchent avec les sourires barrant le visage des membres, qui semblent libérés d’un poids. Patrice est un peu plus sur la retenue. Présent pour la première fois en réunion, il raconte comment l’addiction s’est insidieusement installée. Les réunions avec des acteurs du BTP qui se concluent toujours par un verre, plusieurs fois par jour, après plusieurs années à l’armée qui ont déjà fait leur œuvre. Le changement de travail, et le manque qui grandit en lui. Les premiers verres, premières bouteilles, seul. Un entourage qui ne le comprend pas, lui intimant qu’il suffit de ne plus boire pour mettre fin au calvaire. « Je suis suivi médicalement, je veux vraiment que ça s’arrête », grimace-t-il.

 

 

La maladie des émotions

 

Philippe aussi est passé par là. En terrasse, il boit son café, tirant parfois sur sa cigarette, tout juste entamée : « La porte est très lourde quand tu la pousses pour assister à ta première réunion. Tu ne sais pas sur quoi tu vas tomber. » Comme les autres, c’est après plusieurs années de lutte qu’il s’est résolu à franchir le pas. L’histoire avait commencé il y a plus de deux décennies, lors de ses études : « Mes premières cuites sont pendant mon CAP, avec les copains. Puis avec le patron, à chaque fin de semaine. J’aimais l’effet que ça me faisait », se souvient-il, en saluant de temps en temps de loin des connaissances, passant dans le coin. Le cadre est alors festif, les verres sont légers. Mais le décor s’assombrit assez vite : « Après, c’était à chaque problème personnel. » Un cycle infernal, pernicieux, qui durera de longues années : « Je ne savais pas comment gérer mes émotions. Et plutôt que de les affronter, je les noyais. Mais ça n’efface rien, ça repousse juste. » L’engrenage est lancé. Irrémédiable, inarrêtable : « J’en étais arrivé à un point où, pour arrêter mes tremblements, je remplaçais mon café au réveil par de la vodka. Plus tard, un médecin m’a expliqué que l’alcool n’avait même pas le temps de faire effet. En réalité, j’avais juste besoin de cette sensation de brûlure dans la gorge. »

 

Ce sont les allers-retours à l’hôpital qui le forcent à poser le verre : « Et ce sont les Alcooliques anonymes qui m’empêchent de le retrouver. » Lui aussi, comme tant d’autres, a connu la rechute, pensant pouvoir boire sans rechuter. « Mais un verre, c’est trop. Et mille, ce n’est pas assez. » Désormais membre actif des Alcooliques Anonymes, il est aussi abstinent depuis plusieurs années : « L’alcool est mon ennemi, mais ne sera plus jamais mon adversaire, parce qu’on arrête d’affronter ce qu’on ne peut pas battre. Quand quelqu’un partage son parcours de vie aux AA, j’ai l’impression que la personne raconte des bouts du mien. Ça me conforte dans le fait que je suis à ma place. »

                                    « Un verre, c’est trop.
                                 Mille, ce n’est pas assez. »

 

Il s’allume une deuxième cigarette : « Tu perds tout à cause de cette maladie, et si tu n’as pas assez perdu, tu vas creuser pour perdre un peu plus. Tu ne prends pas de l’alcool pour être bien mais pour ne pas être mal. Donc j’ai passé des années à me faire du mal pour éviter de me faire souffrir. Mais en réalité, tu te suicides à chaque verre. »

 

Addictologue basé à Saint-Genis-Laval, près de Lyon, Yann Botrel partage l’importance de l’équilibre émotif présenté par Philippe : « L’addiction, à l’alcool comme à d’autres produits, est une façon de contourner l’obstacle. Elle s’installe quand on passe d’une consommation d’envie à une consommation de besoin. C’est une maladie chronique. » Mais comment définir une addiction plus précisément ? Le DSM-5 (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, 5e édition), publié par l’Association américaine de psychiatrie en 2013 et repris par la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA), liste onze critères.

 

« C’est une maladie neurologique. Elle va détourner des circuits hormonaux, notamment le circuit de la dopamine, qui est l’hormone du plaisir et de la récompense. Maintenant, on sait aussi qu’il y a des terrains génétiques ou des contextes dans lesquels évoluent les individus qui peuvent influer », poursuit Yann Botrel.

 

Au sujet des étudiants, Nicolas Palierne, spécialiste des usages sociaux de l’alcool, ajoute : « La manière d’aborder l’alcool est différente, on a davantage de dimensions positives ou sociales. » Une autre façon de justifier sa consommation, ce qui n’écarte toutefois pas le caractère dangereux des excès : « On va davantage parler de troubles d’usage, plutôt que d’alcoolisme. Quand on parle d’addiction, ce n’est plus tellement une question de fréquence. Et c’est là l’intérêt du DSM-5, qui se définit plutôt sur un rapport relationnel au produit. » Malgré tout, aborder la question de l’addiction chez les étudiants demeure difficile, là où les consommations abusives peuvent davantage être glorifiées que questionnées : « Vous allez plutôt avoir l’étiquette de gros fêtard que d’alcoolique quand vous êtes étudiant, signale le sociologue. La difficulté est justement de percevoir le mésusage avec des effets de myopie, parce que vous serez principalement entouré de personnes qui consomment comme vous. Ça ne permet pas d’identifier facilement la déviance. »

 

Et si les dangers liés à la consommation d’alcool, comme le développement d’une cirrhose ou d’un cancer, restent principalement liés à une dimension à long-terme, d’autres risques plus immédiats ou situationnels peuvent apparaître : accidents, passage à l’acte suicidaire, ou coma éthylique. Pas question néanmoins de mélanger consommation active dans un temps donné et alcoolisme, aux yeux de Nicolas Palierne : « Une majeure partie des troubles vont s’estomper avec l’avancée en âge, et donc l’entrée dans la vie active et l’apparition de responsabilités professionnelles ou familiales. Les obligations sociales vont devenir trop contraignantes pour soutenir un tel rythme de consommation. C’est réellement le statut d’étudiant qui favorise cette consommation. » Certains s’en détacheront, d’autres auront plus de mal : « Il ne s’agit pas de dramatiser cette consommation. Mais une partie des étudiants vont développer des troubles d’usage issus aussi de cette période. »

 

Des soirées étudiantes aux abysses

 

Christophe appartient à la seconde catégorie de personnes. Membre des Alcooliques Anonymes, il est malade alcoolique abstinent depuis quatre ans. Souriant, il semble apaisé derrière la caméra de son ordinateur, alors même qu’il s’apprête à livrer le témoignage de longues années difficiles. « Mon histoire avec l’alcool commence très tôt dans ma vie, tout de suite en réalité. » Son père était alcoolique. « On dit souvent que dans une famille, quand il y en a un qui boit, c’est tout le reste qui trinque. Ça a été le cas. » L’enfance est compliquée. La relation avec son père aussi, jusqu’au soulagement, à 18 ans, lorsque ses parents se séparent. Mais déjà, un rapport spécial est instauré entre la boisson et l’adolescent qu’est Christophe : « Je pense avoir pris ma première cuite à 15 ans. J’ai découvert le côté un peu sympa de l’alcool, un peu euphorique. »

                            « J’ai perdu à la roulette russe. »

 

Malgré tout, il maintient une certaine froideur à l’encontre du verre, marqué par le souvenir de son père : « S’il y a bien une chose que je ne voulais pas, c’était finir comme lui. » Il boit de temps en temps, en soirée. Sans excès. Il est le SAM attitré du groupe, celui qui conduit et qui ne boit pas. Il ne pénètre pas non plus dans le bar de sa commune, où son père est un habitué. Arrive alors une première rencontre, qui coïncide avec son entrée en études : « La famille de ma première compagne buvait énormément. Et les prises d’alcool commençaient à être vraiment fortes les jeudis soir pendant mon BTS, pour compenser un mal-être, un manque de confiance en moi. Je pense que j’ai commencé à m’engouffrer là-dedans à ce moment-là, sans m’en rendre compte. »

 

Un premier drame vient secouer le fragile équilibre que le jeune homme tente de se construire, entre son début de vie professionnelle et la naissance persistante de l’addiction : « Mon père décède quand j’ai 25 ans. Je crois que j’étais déjà dans l’alcool à ce moment-là, et ça n’a rien arrangé. » Un malheur n’arrive jamais seul. Quelques mois après, la séparation avec sa première relation est difficile. Il part vivre dans un petit appartement, et boit en soirée, accompagné d’un ou plusieurs amis, pour s’occuper, faire passer le temps : « C’était quasi tous les jours. Il y en avait toujours un disponible. Le point de départ, c’est que j’ai fait comme tout le monde, pour faire la fête. Mais j’ai perdu à la roulette russe, c’est moi qui ai vrillé. » Pourtant, Christophe est loin d’être au bout de ses peines.

 

L’âge avançant, sa pratique évolue. Il ne voit plus le soleil le week-end, trop grisé par l’alcool. Le travail « le tient à peu près », en dépit d’une consommation quotidienne. Une nouvelle bascule se fait lorsqu’il entre dans une nouvelle relation, qui débouchera sur la naissance de son fils, en 2014. Christophe a 35 ans. La transition est difficile : « Je m’étais calmé, et étrangement j’ai recommencé à remettre le nez dedans à ce moment-là. Je me planquais pour boire, j’attendais qu’il s’endorme. Là, j’allais boire à nouveau, puis j’allais me coucher. » Le schéma se répète inlassablement, jusqu’en 2018. Christophe surprend une infidélité de la mère de son enfant, avec un ami et collègue de bureau. « On entre alors dans une autre dimension », prévient-il.

 

 

« Ma période de destruction massive »

 

Après quelques mois de transition chez sa mère, Christophe retrouve un domicile à la fin d’année. Il parvient à rester sobre quand son fils est présent, du moins lorsqu’il ne dort pas. Mais le barrage finit par céder : « On entre dans ma période de destruction massive. C’était non-stop. » Méthodique, il entre dans tous les détails d’un engrenage qu’il connait par cœur. Quatre litres de bière par soir, de la Kwak ou de la 3 Monts, à 8 ou 9 %. « Le week-end, je m’autorisais le Ricard. Je mettais un scotch sur la sonnette, et le vendredi à 21 h, je dormais dans le canapé. C’était comme ça jusqu’au dimanche, tard dans la nuit. »

 

 

Parallèlement, au travail, Christophe grimpe les échelons : « J’ai fait ma carrière dans l’alcool. Je suis passé de technicien en bureau d’études à cadre. Je pouvais tout encaisser. Peu importe, le soir, je rentrais et je me défonçais. » Un bien, qui le plongeait encore un peu plus dans sa consommation : « J’ai eu la malchance d’avoir le compte plein à craquer à ce moment-là. Je pouvais dépenser 1 000 € par mois dans les cigarettes et l’alcool. »

 

Tout ça pendant plusieurs mois, deux années presque complètes, les confinements n’aidant en rien : « J’étais dans un cauchemar. C’était une vraie souffrance de prendre ce verre. J’étais vraiment devenu un monstre rempli de haine et de tristesse. Je pense que, dans le fond, c’était aussi une façon de me détruire, parce que je n’avais pas le courage de me suicider. C’est quand j’ai pris conscience de mon problème que je n’ai jamais autant bu. »

« C’était aussi une façon de me détruire, parce que je n’avais pas le courage de me suicider. »

D’autant que Christophe se cache. Boit seul pour que l’on ne le voie pas dans cet état. Et parvient à ne pas consommer lorsqu’il est en soirée, avant de reprendre le verre en rentrant. Il tente une première fois d’arrêter de boire, fin 2020. Tient bon trois semaines. Puis s’autorise un verre le soir de Noël. « Le 26, je suis dans une ambulance après une tentative de suicide. » De retour sur pied, il arrête une nouvelle fois pendant deux mois. Avant de replonger. Jusqu’au déclic

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Renaissance

 

« Il est brutal », se souvient Christophe. Il est surtout public. Lundi 31 mai 2021. Il est secrétaire du comité d’entreprise. « Je n’avais pas arrêté de la nuit. On était encore plus ou moins confinés, et j’étais le seul en visioconférence d’une réunion. Il y avait tout le monde : le DRH, les membres du CSE… Et je me suis ridiculisé. » Pas lavé, pas coiffé, il apparait à la caméra dans un état second. Il fume, joue avec un casque Ironman reçu pendant la réunion même.

 

Christophe a alors 42 ans. Il n’a plus jamais bu depuis ce jour. « J’ai foncé chez mon médecin dans la foulée, j’ai fait une demande de cure de sevrage. Je lui ai dit que je n’en pouvais plus, que je ne maitrisais plus rien. » Coup de chance, il entre en centre d’addictologie dix jours plus tard, pour quinze jours. Une vraie prise de conscience : « Je me suis rendu compte que ça touchait tout le monde, du SDF au PDG. Ça a été une étape pour ne pas rechuter. » À sa sortie, il s’implique dans les Alcooliques Anonymes. Et redonne du sens à son existence : « Je n’avais aucune idée d’à quoi pourrait ressembler ma vie sans alcool. Elle n’a jamais été aussi belle. J’ai pris du service aux AA, et je ne rate pas une réunion. Si je peux aider une personne avec mon histoire, ce sera déjà bien. 4 ans d’abstinence, ce n’est pas grand-chose, le chemin est encore long. »

 

La victoire de Christophe est aussi totale d’un point de vue individuel : « Je me suis beaucoup remis en question. J’ai pu prendre du recul sur mon enfance, vis-à-vis de mon père et faire la paix avec ça et avec mon passé. J’ai le sentiment d’être un bon papa, et d’être un bon compagnon pour moi-même. » Pensif, il marque une pause, le regard perdu au-dessus de sa caméra : « Il y a une phrase qui dit que l’on ne peut pas être heureux tant que l’on ne se le permet pas soi-même. J’ai enfin décidé de l’être.

Publié dans AA france

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