Témoignage de LETIZIA : 27 ans de service en milieu justice … à aujourd’hui !

Publié le par kreizker

Poussé par mes p'tits camarades du comité de rédaction du PérIF j'ai demandé à Lètizia de m'accorder une interview sur le service en milieu justice car elle y a participé depuis pratiquement ses débuts en Île de France :

 

« Je m'appelle Lètizia et je suis une alcoolique, abstinente depuis le 3 mars 1979. A ma première réunion j’ai entendu parler du service en prison : c’était l’annonce de l’ouverture du groupe de Fresnes le 9 mars 1979 par Hélène. Comme c’était une grande nouveauté (les débuts du quatrième groupe de prison en France) on l’annonçait à chaque réunion en Île de France. L’idée faisait son chemin en moi.

 

Et c’est ainsi que j’ai participé aux débuts de l’action au quartier hommes de Fleury-Mérogis en 1985. Par un pieux mensonge vis-à-vis de mon mari à qui j'avais dit que j'intervenais chez les femmes, j’avais anticipé sur le démarrage du groupe du quartier femmes également à Fleury-Mérogis. Ce fût le 6 mai 1986, d’où la plaisanterie d’Hélène « le 6 mai, on s’y met » ! J’ai été très surprise par la jeunesse des détenues. Fleury c’était tout neuf, tout blanc, très grand, spacieux. Très impressionnant. Tous les mercredis le matin c’était la réunion du groupe des femmes et l’après-midi les trois réunions chez les hommes, une par quartier. J’habitais dans les Yvelines et le trajet aller/retour me prenait trois heures.

 

J’y allais depuis deux ans quand, donc en 1987/88, l’ami qui tenait seul le groupe de la Maison d’Arrêt des Yvelines (à Bois d’Arcy) a demandé de l’aide lors des réunions de l’Inter Groupe Ouest. Je l’ai donc rejoint mais il est malheureusement tombé malade un peu plus tard.

 

La première réunion que j’ai modérée seule j’étais tellement émue que j’ai demandé aux détenus de la commencer par la prière de la sérénité. L’un d’entre eux m’a rassuré, en aparté : « t’inquiètes pas, si y’en a un qui bouge je le calme vite fait, je sais comment faire : un coup derrière les oreilles…c’est comme ça que j’ai tué mes deux femmes ! ». Pendant un an j’y ai été pour faire des réunions avec un seul détenu…mais ce n'était pas celui-là ! Puis le groupe s’est reétoffé, de même que le nombre d’intervenants, à force d’appels dans les groupes.

 

En 1990 j’ai commencé à accompagner Nicole qui allait seule à la Maison d’Arrêt des Femmes de Versailles où le groupe comptait une douzaine de membres. Nous faisions les réunions tous les samedi matin dans une grande salle. Preuve que, même chez les femmes « cela marche » ! Malheureusement par la suite une intervenante a fait dans le copinage avec les détenues, leur rendant de menus services, rentrant et sortant des objets divers et variés, prenant par exemple en charge la gestion de la réparation de lunettes. Ce qui a faussé nos rapports avec les membres du groupe… et avec la direction pénitentiaire ! Ce sont des relations très longues et très difficiles à construire. Il faut créer des circonstances favorables et toujours être prêts à ré-intervenir.

Le même genre de problème s’est produit à la Maison Centrale de Poissy où AA avait ouvert son deuxième groupe en 1974. Suite à un passage de courrier et également à cause d’un intervenant non abstinent nous en avons été exclus pendant des années et n’avons pu y revenir qu’aujourd’hui.

 

FRANCE 14a

 

Le service en milieu carcéral c’est difficile et exigeant car il y faut encore plus de rigueur qu’ailleurs : nous sommes attendus et nous ne devons pas nous tromper de message. C’est un service très vivant et très constructif spirituellement où le slogan est « Patience Prudence Persévérance ». En effet même avec la meilleure volonté possible nous ne pouvons, de par le turnover dans les Maisons d'Arrêt, qu’essayer que la tenue de ces réunions soit la plus proche possible de celles que les amis trouveront à l'extérieur. C’est pour cela que ce service nécessite une bonne sobriété. C’est ainsi que j’avais dû m’en éloigner à une époque où, émotionnellement, ma vie ne m’était pas facile. Et c’est aussi pour cela qu’il y a deux ans j’ai commencé à aller également à la Maison d’Arrêt des Hauts de Seine (Nanterre) afin de m’y « ressourcer », la MAY traversant une période houleuse à cause d'une « clientèle difficile » : des détenus très jeunes et trop nombreux. Ce qui s'est produit également à Nanterre juste après... Mais depuis le "calme" est revenu dans les réunions de ces deux établissements.

 

C’est un service gratifiant bien au-delà de ce que l’on peut imaginer. Nous y pratiquons, comme partout en AA, la rotation des services quels qu’ils soient (référent/RSG/correspondants etc.) mais nous continuons à aller régulièrement en prison car ce sont nos groupes. Les amis détenus m'apprennent à faire avec ce que j'ai et non à rêver de ce que je n'ai pas. Etre serviteur en justice nous donne une qualité d’abstinence très particulière, entre autre peut-être par les liens qui nous unissent, et par cette pratique obligée de la prière de la sérénité à l'instant même où nous nous présentons à la porte d'entrée.

 

Pour aujourd’hui je suis donc intervenante dans les trois Maisons d’Arrêt du District Ouest et y trouve toujours autant de joie à y transmettre notre message. Même si le résultat ne m’appartient toujours pas. «

 

in "Le Perif", n° 45, été 2012

Publié dans AA en prison

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C
Merci Lætitia, c'est passionnant, et ça fait envie :-)
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