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Solidarité spontanée : le cas des Alcooliques Anonymes

Publié le par kreizker

in "Contrepoints" (France), 1° avril 2014

Revue libérale

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Les raisons du succès des « Alcooliques anonymes » sont intrinsèquement reliées à une philosophie libérale de la société.

Par Gabriel Lacoste, depuis le Québec.

 

Une opinion couramment admise parmi les défenseurs d’un État-Providence, c’est qu’une société organisée autour d’interactions spontanées entre individus sans supervision politique adéquate ne peut solutionner des problèmes comme la toxicomanie, la délinquance, l’abus ou la négligence envers les enfants, la violence conjugale et ainsi de suite. Le financement et la contrainte d’institution démocratique sous le leadership d’associations citoyennes seraient à cette fin nécessaire. Les alternatives reposant sur la charité ou d’autres initiatives privées inspirent la méfiance. Les individus aux prises avec ces difficultés, leurs proches ainsi que les communautés environnantes se désolidariseraient mus par un égoïsme fondamental. Ce doute se nourrit de la croyance fausse qu’une telle option est seulement rêvée. Or, il y a un cas illustrant comment une solidarité spontanée est non seulement possible, mais réelle et probablement plus efficace que leurs pendants étatiques : les alcooliques anonymes.

 

Les alcooliques anonymes, en bref

 Le mouvement des Alcooliques Anonymes a pris naissance de l’initiative spontanée de deux individus aux prises avec des problèmes de consommation d’alcool. Aucune politique gouvernementale n’a planifié, subventionné et commandé la chose. Quiconque à Montréal ou en Amérique du Nord se cherche un endroit pour obtenir du support lorsqu’il veut cesser de boire peut se trouver aujourd’hui facilement un lieu de rencontre qui s’en inspire. Ces groupes s’articulent autour de meetings ayant lieu souvent dans de petites salles où un ancien consommateur offre un témoignage ou anime une discussion. Un rituel d’accolades, de poignées de main et de prières accompagne l’événement de manière à souder les liens de fraternité. De plus, des médailles et des gâteaux sont remis pour indiquer le nombre de temps d’abstinence de chacun. Les plus avancés dans leur démarche de sobriété parrainent les nouveaux arrivants en devenant des mentors pouvant être appelés à tout moment en cas de besoin. L’implication volontaire des membres au moyen de diverses tâches est valorisée et ceux-ci y voient une opportunité d’intégration dans le groupe. Le financement de ces activités peut reposer essentiellement sur des contributions volontaires insignifiantes. D’autres types d’associations allant des cocaïnomanes aux dépendants affectifs aux outre mangeurs ont été mis sur pied sous ce modèle.

 

Ces organisations spontanées peuvent venir en aide aux gens de plus d’une manière. Elles les sortent de leur isolement et les mettent en situation de recevoir les conseils et rétroactions de leurs pairs. Ceux qui ont déserté le marché du travail peuvent bénéficier des réseaux de contact des plus vieux pour y retourner. Les sans-abris peuvent se regrouper ensemble pour obtenir un logement et en partager les frais. Le groupe constitue une source d’information sur les ressources formelles et informelles disponibles pour répondre à toutes sortes de besoin. De plus, les membres y apprennent à suivre un code de vie sain. Les meetings constituent même un réseau de rencontre pour célibataires endurcis.

 

Il est difficile de chiffrer l’efficacité de ces organisations, car il n’y a pas de documentations laborieuses visant à faire le décompte et le suivi de chacun des membres, comparativement aux organisations gouvernementales qui s’adressent aux mêmes populations. Cependant, en tant qu’intervenant travaillant dans un centre pour hommes en difficultés qui hébergent ceux qui y participent, je peux attester des perceptions qui les entourent. Nombreux sont ceux qui y voient une source d’aide supérieure à celle qui est offerte par l’État. Les groupes de discussions et rencontres individuelles censées encadrer le toxicomane dans sa démarche de réintégration de la société offerte par des diplômés accrédités dans des programmes sociaux inspirent en comparaison la méfiance.

 

Souvent, ces aidants salariés sont des jeunes n’ayant jamais éprouvés leurs difficultés. Il est courant d’y entendre des sarcasmes selon quoi ils n’ont aucune autorité pour leur dire quoi que ce soit, n’ayant pas l’expérience de la vie nécessaire. Leur bonne volonté est reconnue, mais leur autorité reste à construire. Inversement, les anciens consommateurs AA qui partagent et parrainent les nouveaux arrivants leur inspirent un respect naturel et leurs servent de modèles comparables à celui de grands frères. Bien sûr, les choses ne sont pas parfaites. Il y en a qui désapprouve la dimension religieuse de l’organisation ou qui y voit une trappe les enfermant dans un cercle de gens à problèmes. Cependant, dans la balance, la contrepartie gouvernementale ne fait pas mieux, au contraire, car l’intervenant salarié, fondamentalement, ne sera jamais l’ami ou la copine de cette personne.

 

Le préjugé du missionnaire

 

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Afin de mieux comprendre et évaluer la relation entre l’État et les populations censés être sous sa bienveillante assistance, il est intéressant de noter qu’entre la culture des aidants salariés munis de diplômes et œuvrant dans les programmes sociaux et la culture des Alcooliques Anonymes, il y a un fossé comparable à celui d’un prêtre catholique parmi les indigènes.

 

Les intervenants sociaux ont des opinions et une ouverture d’esprit variés envers le mouvement AA. En règle générale, ils sont athées et perçoivent la spiritualité qui l’incarne avec un dédain poli. De plus, ils désapprouvent souvent la rigidité des règles et des jugements provenant de ce milieu, ainsi que leur manque de scientificité. À titre d’exemple, les Alcooliques Anonymes visent l’abstinence totale de toutes substances. En comparaison, Dollard-Cormier, un service gouvernemental de la région de Montréal offert par le gouvernement du Québec, vise la réduction des méfaits et accepte de travailler auprès du toxicomane à un objectif plus modeste comme réduire ou contrôler la consommation. D’autre part, les Alcooliques Anonymes ont une philosophie basée sur un programme en 12 étapes un peu confus demandant de reconnaître son impuissance, de remettre sa volonté entre les mains de Dieu, de faire amende honorable et de s’impliquer dans le mouvement. À l’inverse, la formation des intervenants s’appuie sur une approche cognitive qui utilise des questionnaires et des techniques d’écoute active scientifiquement validés visant à introduire de la flexibilité dans les jugements qui font agir les toxicomanes de façon nuisible par rapport à des enjeux précis.

 

Il ressort de ce bref portrait un phénomène équivalent à celui de l’aidant civilisé, le missionnaire, qui entre en relation avec des sauvages. Un rapport d’expertise condescendante peut amener sournoisement l’intervenant salarié à systématiquement surévaluer sa capacité d’apporter une contribution significative à la situation tout en sous-évaluant systématiquement la capacité du « patient » de le faire. Un rapport de pouvoir infantilisant et humiliant peut ainsi s’installer et les réactions agressives d’opposition venant de l’aidé sont erronément interprétés par l’intervenant comme une faille de la personnalité de l’aidé plutôt qu’une résultante de la situation. Ce biais a d’ailleurs été reconnu par les psychologues sous le titre de « l’erreur d’attribution fondamentale ».

 

Cela nous suggère que l’aide gouvernementale prend significativement la forme d’une relation d’expertise envers des clientèles infantilisées. Son action peut s’avérer ainsi être nuisible plutôt que bénéfique en encourageant sournoisement chez des populations vulnérables une fausse perception d’incompétence et de dépendance accompagnée d’une humiliation constante de soi. D’ailleurs, les populations qui demandent cette aide souvent jouent le jeu de l’intervenant de manière à obtenir autre chose. Il veut avoir un logement et de la nourriture subventionnés ou bien paraître devant sa famille ou des juges le temps de se remettre et accepte de se livrer aux exigences du programme social de manière à les obtenir, mais n’ont pas forcément demandé directement d’être parrainé par un représentant diplômé de l’État. D’autre part, la flexibilité des intervenants salariés peut s’apparenter à un manque de rigueur et de discipline pour le toxicomane.

 

Le mouvement des Alcooliques Anonymes n’a pas la scientificité et la flexibilité mentale de l’aide gouvernementale, mais il ne contient aucun de ces problèmes. Au contraire, il s’agit d’une structure de solidarité qui mobilise le pouvoir des toxicomanes de se sauver eux-mêmes. Il est donc raisonnable de croire que l’efficacité de cette forme d’aide est largement supérieure, en plus d’être énormément plus économique. Ce dernier point n’est pas banal si nous considérons que les ressources de la société ainsi économisées serviront à offrir à ces mêmes personnes souvent chômeuses des opportunités d’emploi ailleurs dans « le système ».

 

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Morale de cette histoire

Selon moi, il est possible de se servir de ce cas en particulier pour fonder une philosophie libérale de la justice et de la solidarité sociale. Celle-ci préconise le désinvestissement de l’État des programmes sociaux. Or, ses opposants assument automatiquement que le vide ainsi laissé ne serait pas rempli et que le sort des populations qui en bénéficient se détériorerait. La supposition qu’un ordre spontané puisse y remédier apparaît comme de la spéculation et de la rêverie utopiste. Pourtant, l’histoire des Alcooliques Anonymes constituent un contre-exemple aussi frappant que tangible et concret à cette objection. Au contraire, une telle solidarité est non seulement possible, mais actuelle et elle performe déjà mieux que l’État.

 

Les raisons du succès de ce mouvement sont intrinsèquement reliées à une philosophie libérale de la société quipart du principe que ce sont les individus insérés dans une situation qui sont les principaux experts à en trouver des solutions et que les autorités extérieurs ne sont, en comparaison, pas habilités à le faire, surtout dans un cadre coercitif.

 

Nous pourrions en conclure que des initiatives comme les Alcooliques Anonymes sont souhaitables en concert avec l’action de l’État, mais nous avons plusieurs raisons d’en douter. Comme je l’ai suggéré, l’aide de l’État peut être toxique et nuisible, en plus d’accaparer des ressources qui seraient plus utiles aux chômeurs si elles étaient en circulation ailleurs. D’autre part, la culture qui entoure les programmes sociaux et qui est véhiculée par les salariés qui y œuvrent tend à inhiber des initiatives comparables à celle des Alcooliques Anonymes. En effet, notre réflexe collectif est de se tourner vers une institution démocratique pour mettre en œuvre des solutions à nos problèmes au lieu d’adopter une approche entrepreneuriale et de solidariser nous-mêmes les acteurs qui en sont concernés à la manière des fondateurs d’alcooliques anonymes. Les héros dont nous entendons parler enfant dans nos salles de classe sont des politiciens, alors qu’ils gagneraient à être à plutôt des gens de cette trempe. L’État agit probablement comme une énorme plante malade monopolisant l’espace d’un jardin de manière à étouffer le développement des semences qui s’y trouvent. Nous pourrions alors imaginer que, sans l’État, la graine que représentent des organisations comme les AA serait alors dans un terreau plus fertile pour éclore et qu’il en pousserait des arbres capables de mieux sauver le monde.

Publié dans articles sur AA

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POURQUOI LES AA SONT-ILS SI PEU NOMBREUX EN RUSSIE?

Publié le par kreizker

in "Slate.fr" 6 octobre 2013

 

Dans une analyse publiée le 3 novembre 2013, le Boston Globe se demande pourquoi les réunions d’Alcooliques Anonymes sont toujours aussi rares en Russie, un pays qui, pourtant, semblerait en avoir bien besoin. (link)

 

On sait déjà que les Russes boivent pas mal. Certes, ils boivent moins qu’il y a vingt ans, comme l’a rappelé Forbes en octobre dernier, et même à peine plus que les Français selon un rapport de l’OMS daté de 2011 –mais tout de même bien plus que les Américains, qui ont pour eux l’avantage d’avoir initié le mouvement des Alcooliques Anonymes, et son fameux programme en 12 étapes, peu après le fiasco de la Prohibition.

Les Russes boivent tout de même assez pour en mourir: dans un article de 2009 paru dans The Lancet et cité par le Boston Globe, on estime que «plus de la moitié des décès survenus chez les Russes âgés de 15 ans à 54 ans sont causés par une consommation excessive».

 

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Malgré cela, et en dépit du fait que l’alcoolisme ait été qualifié en 2009 de «désastre national» par le Président de l’époque Dmitri Medvedev, les traitements inspirés des AA peinent à convaincre en Russie. Le Boston Globe en liste les multiples raisons: passivité des pouvoirs publics, méfiance nationaliste vis-à-vis de tout ce qui émane de l’Occident, mais aussi une certaine complaisance vis-à-vis de l’alcoolisme:

 

«La conception russe de l’“alcoolisme” est très différente de celle des Américains: selon l’anthropologue de la santé Eugene Raikhel, la définition populaire d’un “problème avec l’alcool” en Russie correspond plus à “la conséquence finale d’une consommation chronique” et non la consommation en elle-même, laquelle est considérée comme parfaitement normale.

“Ils pensent qu’on est alcoolique quand on finit sans-abri, dans le caniveau”, déclare [la directrice d'un centre de désintoxication à côté de Saint Pétersbourg].»

 

Ajoutez à cela le malaise qu’une génération de Russes, ayant appris à tenir leur langue sous la chape de plomb soviétique, peut ressentir à l’idée de se confier à des inconnus, et on comprend mieux pourquoi l’échec relatif des AA en Russie a fait l’objet, en 2011, d’une audience publique animée par la Commission Helsinki, une agence d’Etat américaine établie après la Seconde Guerre mondiale pour enquêter sur les violations des droits de l'homme en ex-URSS. Plus récemment, l’AFP établissait le même constat dans une dépêche de janvier 2013.

 

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Lubok (Image d'Epinal russe)

 

Les acteurs russes de la lutte contre l’alcoolisme, bien qu’affichant leur optimisme, ont encore fort à faire pour adapter les traitements occidentaux aux mentalités russes. Ils auront à se poser en alternative d’une pratique autrement plus brutale, qu’évoque brièvement le Boston Globe : le «coding», méthode de manipulation mentale toute droite issue de l’URSS.

Il ne s’agit pas, hélas, du seul exemple de traitement anti-addictions musclé en Russie : le New York Times faisait état, en septembre 2011, de séquestrations de toxicomanes, un sevrage forcé à la limite de la torture, qui connaît cependant un essor inquiétant au détriment des efforts de prévention.

 


NDLR : il semble y avoir quelque 400 groupes en Russie (+- 10 000 membres)

La première réunion a eu lieu en 1987, initiée par des AA américains

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Daniel Sarzi, abstinent depuis 25 ans

Publié le par kreizker

in "Le Bien Public", 29 octobre 2013 (France, Côte d'Or)

 

Il veut que son témoignage soit utile à celles et ceux qui sont aujourd’hui en détresse. Daniel Sarzi affirme qu’il serait mort aujourd’hui s’il n’avait pas été aidé.

Plus une seule goutte d’alcool « depuis le 8 novembre 1988, à 11 heures précises », confie Daniel Sarzi. Ce Dijonnais aujourd’hui âgé de 60 ans fait partie de ces alcooliques qui ont réussi à sortir de la spirale infernale, celle qui ronge de l’intérieur et qui vous isole de l’extérieur.

« La seule volonté ne suffit pas »

Loin de vouloir donner des leçons, Daniel Sarzi a choisi de témoigner dans nos colonnes pour transmettre un message à qui veut l’entendre : « On peut s’en sortir, il faut accepter l’aide des autres, parce que la seule volonté ne suffit pas, il ne faut pas croire ceux qui prétendent le contraire. » Et il sait de quoi il parle Daniel Sarzi. « J’ai connu l’enfer, je sais d’où je viens », souligne-t-il. « Si je n’étais pas entré en cure en 1988, je serais certainement mort aujourd’hui, vu ce que j’étais capable de boire… »

Rescapé, comme il se définit lui-même, et parce qu’il en a « vu mourir en 25 ans », Daniel Sarzi veut dire combien son abstinence est « magnifique ». « C’est quelque chose de positif dans tous les domaines, malgré des tas de trucs qui me sont arrivés en 25 ans. J’ai tout surpassé sans alcool, sans difficulté. » Cela étant posé, le Dijonnais ne cache pas qu’il n’en serait pas là sans le soutien des Alcooliques anonymes. « Ils ont un programme de rétablissement dont je me suis servi pendant 23 ans, sans jamais rien laisser de côté. En ce qui me concerne, ça a été efficace et ça le reste. »

 

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« Pas de fatalité »

Pour Daniel Sarzi, être sorti de l’alcoolisme chronique ne suffit pas. Depuis quelques années déjà, il veut aider ceux qui en ont besoin. Soit par le biais d’associations, comme à Beaune, soit seul. « J’essaie d’expliquer que je suis passé par là, sans sentiment de supériorité de ma part. Parce que je reste dans l’idée que, entre eux et moi, il n’y a pas beaucoup de différence, juste un verre. »

Au final, avec ce témoignage d’un alcoolique abstinent depuis 25 ans, on comprend que le seul désir de vouloir arrêter de boire est certes nécessaire mais pas suffisant. « Il existe aujourd’hui un grand nombre d’associations, il y a internet et on en parle plus qu’il y a 25 ou 30 ans », observe Daniel Sarzi. « Ce qu’on peut dire, c’est qu’un alcoolique est quelqu’un de malade, ça reste gravé en vous à vie. La seule guérison possible, c’est l’abstinence totale. Il n’y a pas de fatalité. »

 

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S'apprête-t-il à rendre visite, en tout anonymat, à "Kreizker", célèbre blog belge AA NON-OFFICIEL ? 

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« Pour moi, reboire c’est mourir »

Publié le par kreizker

in "Le Publicateur" (France), 9 octobre 2013

 

Mathilde* tient à revenir sur l’expression “ancien alcoolique”. Pour elle, un malade de l’alcool ne peut pas guérir. « On parle de rémission quotidienne », précise-t-elle.

Pour Mathilde*, l’expression “ancien alcoolique” n’existe pas. « La personne qui est alcoolique ne peut pas guérir. Même quand nous arrêtons, nous sommes aussi malades qu’avant », amorce cette habitante du Bocage de Passais atteinte par la maladie. « J’ai connu des gens qui ont repris un verre après plusieurs années d’abstinence en croyant qu’ils étaient guéris. Mais on reprend le problème exactement là où on l’a laissé ».

« Je croyais que j’aimais juste faire la fête »

Mathilde connaît bien cette maladie. Elle a commencé à boire très tôt. Dès 12 ans, « avec les copains, dans une gare désaffectée. C’est là que j’ai pris ma première cuite ». Pendant longtemps, la jeune femme a cru qu’elle aimait simplement faire la fête. « Je n’aimais pas l’alcool en tant que produit, mais j’aimais l’effet qu’il avait sur moi », poursuit-elle. Le problème, c’est que fête et alcool ne pouvaient plus aller l’un sans l’autre. « Je faisais la fête uniquement avec des gens qui buvaient comme moi. C’était une sorte d’isolement. Au début, c’était surtout le samedi soir. Puis le vendredi. Au bout de 25 ans, ça s’est développé au point où je buvais presque tous les jours ».
Une habitude devenue obsession. « Si je prenais un verre, j’avais du mal à ne pas en prendre d’autres. C’était obsessionnel ». Mathilde a bu de 12 à 37 ans. Une “buveuse cyclique”, comme on dit. « En début de semaine, mon corps avait besoin de récupérer. Mais la maladie a progressé lentement. Au bout d’un moment, je ne pouvais pas sortir si je n’avais pas bu ». Pour Mathilde, l’alcool avait un rôle de “désinhibiteur”, de “lubrifiant social”. « Pourtant c’est un puissant dépresseur. On peut avoir l’impression que c’est un remontant, mais après la prise d’alcool, on ne retombe que plus bas ».

« Pour moi l’alcoolique, c’était l’ivrogne sur le banc »

Le déclic est venu d’une maladie des gencives contractée par Mathilde. « Il fallait que j’arrête de fumer, sinon mes dents tombaient. Et pour arrêter de fumer, je devais arrêter de boire. » Une équation que Mathilde n’a pas résolue sans mal. « Cela a été dur pour moi d’admettre la maladie. J’étais en colère de savoir que j’étais sans ressource devant le premier verre ».
Pour elle, il a fallu aussi surmonter son déni. « Pour moi l’alcoolique, c’était l’ivrogne sur le banc. Mais ça peut être un grand patron, une directrice d’école… Ca n’a rien à voir avec la morale, c’est un problème physiologique et mental ».
Cela fait désormais 9 ans et 9 mois que Mathilde n’a pas touché à l’alcool. Mais elle ne se considère pas guérie pour autant. « Ancien alcoolique, ça n’existe pas. On est en rémission quotidienne. Néanmoins, on a cet avantage par rapport aux malades du diabète ou du cancer d’avoir le choix ».


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Pour Mathilde*, ancienne malade de l’alcool, on ne guérit pas de l’alcool. On est en rémission quotidienne. 

Un choix

 Membre de l’association Alcooliques anonymes, Mathilde combat sa maladie grâce à plusieurs remèdes. « Je vais aux réunions, je fais du “service” pour l’association, je rencontre d’autres alcooliques… Il y a aussi la prière et la méditation », confie la quadragénaire. Pour elle, l’entraide est essentielle. « Si je n’avais pas cette forme d’entraide, je ne pourrais pas me rétablir. Si je ne rencontrais que de gens qui vont bien, mon cerveau me dirait “C’est bon, tu peux reboire ».
Si elle se sait malade à vie, Mathilde sait aussi qu’elle a le choix. « Quand on a cette maladie, on meurt avec. Mais on n’est pas obligé d’en mourir ». Une question de survie, que Mathilde n’élude pas. « Pour moi, reboire c’est mourir ».

Valentin Biret

* Prénom d’emprunt

Pratique : les réunions des Alcooliques Anonymes ont régulièrement lieu à Alençon chaque lundi soir à la Pyramide, théâtre, de 20 h 30 a 22 h et à Laval (même jour, même heure) dans une salle du presbytère St Pierre, non loin de la gare. Contact : AAespoirs53@hotmail.fr. Les numéros de téléphone des groupes 53-61-72 / Laval – Alençon – Le Mans 02.43.24.88.40 et Permanence écoute : 0820.32.68.83 (numéro indigo, 0,12 euro TTC la minute depuis un poste fixe).

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