Santé publiqueFarouchement discrets, les «AA» célèbrent cette année leurs 60 ans d’existence en Suisse romande. Une occasion de sortir du bois pour défendre le principe de l’abstinence
«Bonsoir, je m’appelle Marc* et je suis alcoolique.» A Prilly, dans une petite salle au sous-sol d’une église, cette phrase ouvre une réunion des Alcooliques anonymes. Un rituel qui se répète chaque lundi depuis des années. Dans la pièce, une vingtaine de personnes répondent en chœur à ce salut cérémonieux. Pour tous ceux qui prendront la parole, il y a une règle. Il faut le dire, presque le revendiquer : ils sont alcooliques. Et peu importe s’ils n’ont pas touché une goutte d’alcool depuis des années. S’ils sont là, c’est pour parler à cœur ouvert d’un démon que la plupart ont mis au placard, mais qui pour eux sera toujours tapi dans l’ombre. Cette formule permet de l’exorciser: «Si je dis que je suis alcoolique, ce n’est pas pour que les autres le sachent. C’est pour moi. Pour que je ne l’oublie jamais», explique Marianne*. Cela fait vingt ans qu’elle ne boit plus, grâce aux Alcooliques anonymes.
Créés aux Etats-Unis dans les années 1930, les «AA» sont arrivés en Suisse romande il y a 60 ans tout juste. Aujourd’hui, l’association y compterait quelque 3000 membres répartis dans 54 groupes, comme celui de Prilly. Une présence forte qui ne manque pas de surprendre, tant l’association est discrète. Presque autant que ses membres sont anonymes. C’est l’un de leurs principes fondateurs: les AA ne cherchent pas la publicité. Mais aujourd’hui, plusieurs d’entre eux en viennent à regretter que le mouvement ne soit pas mieux connu. Selon eux, trouver le chemin des AA n’est pas aussi évident qu’il le faudrait.
«Si je dis que je suis alcoolique, ce n’est pas pour les autres. C’est pour moi. Pour que je ne l’oublie jamais»
Sobre depuis six ans, Nicolas* se souvient de son premier contact avec les Alcooliques Anonymes. Une rencontre qui relève presque du hasard: «Un jour, en me regardant dans le miroir, j’ai compris que j’étais devenu une larve. J’étais perdu. C’est en faisant une recherche sur Internet que j’ai trouvé le numéro de la permanence.» Ce jour-là, au bout du fil, une femme écoute son histoire et lui raconte la sienne. C’est le déclic. Pour la première fois, il parle à quelqu’un qui a la même expérience que lui. Il apprend qu’une réunion a lieu le soir même dans les environs. Ce sera sa première fois, et aussi la dernière fois qu’il boira un verre. Pour se donner le courage d’y aller.
Pour rejoindre les Alcooliques Anonymes, il n’y a qu’une seule condition: vouloir en finir avec la boisson. Et c’est parfois ce qu’il y a de plus difficile. «Avant de venir, je me disais que les alcooliques, c’était les autres, pas moi. Je buvais, mais ça ne m’empêchait pas de penser que tout allait bien dans ma vie, explique Claude*. Il a fallu que ma femme, après trente-cinq ans de mariage et autant de problèmes d’alcool, me dise qu’elle me mettrait à la porte si je ne faisais rien.»
A l’époque, cet homme qui avait un travail et une vie de famille avait pourtant séjourné plus d’une fois dans des institutions spécialisées pour se sevrer. Cela n’a pas suffi à la prise de conscience. Pour lui, il a fallu la découverte des AA, pour découvrir une nouvelle manière de vivre, sans alcool.
Garder le contrôle
Aux AA, il y a une maxime que l’on répète volontiers: «Pour les alcooliques, boire un verre, c’est toujours trop. Car une fois qu’on a recommencé, vingt verres, ce n’est jamais assez.»
Au cœur de leur démarche, un principe qu’ils défendent avec ferveur: l’abstinence. Et pourtant, il n’est plus sacro-saint pour traiter l’alcoolisme: «Une personne qui a été dépendante de l’alcool a clairement plus de risques de rechuter que quelqu’un qui n’a jamais souffert d’addictions, explique Jean-Bernard Daeppen, chef du Service d’alcoologie du CHUV. Mais prôner l’abstinence comme le seul moyen de s’en sortir a un effet dangereux. Elle peut amener les gens à penser que s’ils boivent à nouveau, ils rechuteront forcément. J’ai pourtant des patients qui peuvent boire à nouveau sans perdre le contrôle.»
Il souligne que l’addiction à l’alcool est une maladie qu’il n’est pas facile de soigner, il faut souvent combiner plusieurs approches de traitement: «Les Alcooliques Anonymes, c’est une approche très efficace pour certains mais qui ne convient pas à tous les cas.»
* Prénoms fictifs